Osons accuser l'ordre des médecins

Dans notre enfance nous entendions parler de la Médecine comme d'une vocation. Aujourd'hui encore, nous savons à quel point elle peut, effectivement, s'apparenter à un sacerdoce. Mais désormais, en France, depuis une dizaine d'années, nous sommes d'autant plus amenés à nous demander si, sous le nom de "médecine", on n'est pas de plus en plus en train de nous revendre une marchandise avariée. Peut-être avons-nous trop sublimé, trop généralisé certaines images. Peut-être nous sommes-nous trop reposé sur les prouesses techniques de ce qui est d'abord un rapport à l'Homme, en relation avec la souffrance, la mort, l'enfantement, et par conséquent aux limites du territoire permanent du sacré. Toujours est-il qu'il semble aujourd'hui grand temps de briser, dans la représentation des Français, l'idolâtrie de leur médecine nationale.

Fort heureusement, ces temps-ci, on peut compter, pour assister dans cette tâche douloureuse, sur la médiocrité des instances ordinales de la profession. Voilà en effet des gens qui n'en rajoutent pas dans l'orgueil corporatif ! De peu ont-ils échappé au discrédit, rejailli sur les seuls politiciens, du scandale du sang contaminé. Après tout, le bon, l'excellent Dr Garetta, cet homme qui avait tellement peur de la mort, n'a été sanctionné qu'à titre passager par son Ordre. Et il ne l'a été qu'après la flétrissure bien relative de la justice d'État, et très longtemps après l'opprobre immense dans l'âme du peuple. Cela aurait dû nous éclairer sur le degré de conscience de cette instance administrative. On ne l'a jamais vue se lever quand ce qu'on appelle la bioéthique insulte précisément l'éthique. Ne parlons même plus du serment d'Hippocrate. Ce n'est jamais sans émotion que n'importe quel homme de culture ou de bonne foi lit ou relit ce texte. Il énonce en très peu de mots, des principes éternels, répondant à des questions qui sont, au fond, immuables. Mais est-il besoin d'être un homme de culture ou de bonne foi pour siéger aujourd'hui au conseil de l'Ordre des Médecins ?

Car nous ne sommes plus à l'époque des hommes de culture ou de bonne foi, que diable ! Nous sommes à l'époque des hommes de communication. Nous sommes à l'époque des hommes de télétransmission.

C'est donc en toute impunité que le conseil de l'Ordre des Médecins a décidé de substituer à la carte de l'ordre une carte en plastique CPS, c'est-à-dire tout simplement une carte de télétransmission. Sans doute Bill Gates est-il un novice de l'informatique. Seule une société aussi anecdotique que Microsoft peut laisser des Russes, des sous-doués sans doute, rentrer dans ses archives et voler ses secrets. La télétransmission des données de la sécurité sociale française ne connaîtra pas ce genre de mésaventure. C'est certain. Je l'ai lu dans le journal. Inquiétudes de la CNIL, dites-vous ? Billevesées de technocrates ! Délire de Comités Théodule ! L'Ordre des médecins sait. Il n'éprouve aucune inquiétude.

L'Ordre des Médecins n'ignore pas non plus que c'est exclusivement à Nice que des fonctionnaires en viendraient à confondre leurs affiliations philosophiques et l'utilisation de leurs archives informatiques. Impensable en un autre point du territoire national ! Il sera donc impossible à des privés, à des hambourgeois, à des vrais faux flics, à des ripoux, à des hackers, à des pirates, de récupérer ou de constituer les fichiers de désintoxiqués ou d'intoxiqués, de l'alcool ou des stupéfiants, d'anciens pensionnaires des asiles, de femmes ayant subi une IVG, de malades du SIDA, de cancéreux, etc. Et ces fichiers - puisqu'ils n'existeront jamais, - il sera donc impossible de les revendre à des mutuelles, à de " vraies " mutuelles françaises - puisqu'elles pratiquent l'assurance complémentaire jamais sélective, - à des banques françaises - puisqu'elles prêtent de préférence aux pauvres et aux mal portants, - à des employeurs bons samaritains de tous les dépressifs, encore moins à des administrations.

"Panorama du Médecin" du 30 octobre ne semble donc éprouver aucun état d'âme à nous annoncer que "la CPS remplacera la carte professionnelle" car "l'Ordre des médecins a voté la suppression de la carte ordinale". La "mesure" y est ainsi annoncée par le secrétaire général adjoint de l'Ordre le Dr André Chassort, qui se soucie des 35 000 ou 40 000 cartes en plastiques qui restent à écouler et par M. Gilles Taïb, directeur du GIP-CPS qui se préoccupe d'inscrire le logo de l'ordre sur la carte. M. Taïb dit d'ailleurs que "sur le plan politique et symbolique c'est une décision importante qu'a prise l'ordre". On aurait aimé savoir ce qu'en pensent tous les présidents, nationaux et régionaux, tous ses beaux praticiens en blouses si propres. Sans doute laissent-ils à d'autres, à des professionnels, du soin de "communiquer". Quant à l'avis des patients on s'en préoccupe autant que de leur douleur.

Un médecin, ce n'est plus quelqu'un qui vous écoute, qui reçoit vos secrets les plus intimes et vous soigne. Ce n'est plus un homme qui revendique son secret professionnel face à la justice et face au fisc. Un médecin, c'est un homme qui télétransmet. Qu'on se le dise. 

Jacques Saint-Bertrand
 

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