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Une seule heure d'été dans l'Union ?
Des voix sénatoriales françaises s'élèvent aujourd'hui contre l'application obligatoire d'une seule heure d'été dans les pays de l'Union alors même que le système, qui consiste à vivre en dehors de son fuseau horaire naturel, 2 h en sus du soleil pour la France, a montré son peu d'intérêt économique.
On constate que perdure la coexistence de trois heures différentes dans la Communauté, qui se justifie par sa situation géographique étendue sur trois fuseaux horaires et 39 degrés de longitude de l'ouest de l'Irlande aux îles orientales de la Grèce.
L'utopie d'une heure unique dans toute l'Europe, outre son intérêt symbolique qui reste à démontrer, ne présente pas d'intérêt économique si l'on rappelle que les Etats-Unis connaissent, d'Est en Ouest, quatre fuseaux horaires différents sans que s'en trouve pénalisé leur développement économique.

D'inspiration britannique, l'idée d'avancer l'heure légale durant l'été a été instituée une première fois en France en 1916.
Disparu après la seconde guerre mondiale - pour rompre avec "l'heure de Berlin " imposée pendant l'occupation allemande -, le principe d'une heure légale variant au cours de l'année a été réinstauré en France par le 19 septembre 1975. Sa justification économique reposait cette fois sur la recherche d'économies d'énergie, imposées par le premier choc pétrolier de 1973.
Depuis lors, la modification, chaque semestre, de l'heure légale a continué de s'appliquer, impliquant d'avancer l'heure de soixante minutes au printemps, puis de revenir à l'heure initiale six mois plus tard.
Au fil des ans, d'autres pays de l'Union européenne ont adopté ce principe : en 1980,
une première directive européenne a commencé d'harmoniser les dates et heures de début et de fin de la période d'été afin de faciliter l'activité dans le domaine des transports et des communications particulièrement sensible aux distorsions horaires entre les Etats.
La septième directive 94/21/CE a fini par harmonisé intégralement, à compter de 1996, les dates des modifications horaires sur l'ensemble du territoire de l'Union en optant pour le choix britannique des derniers dimanches de mars et d'octobre.
Nous en sommes à la neuvième directive sur ce thème. Cette dernière fait l'objet d'une vive réaction du Sénat français car elle
interdit à un Etat membre de se retirer du dispositif et prévoit définitivement qu'à compter de 2002 l'heure d'été commence le dernier dimanche de mars et se termine le dernier dimanche d'octobre dans l'ensemble de l'Union Européenne.
Or, depuis plusieurs années, de plus en plus de voix s'élèvent, dans l'opinion publique, contre ce dispositif. Plusieurs pays ont abandonné le système de l'heure d'été après l'avoir pratiqué (la Chine, le Maroc, l'Islande, le Queensland en Australie...).
Dans les pays européens, l'énergie économisée serait, en moyenne, de 0,3 % du total consommé dans l'Union, l'intérêt économique de l'heure d'été reste donc à démontrer.
Institué à une époque traumatisée par l'augmentation du prix du pétrole, le système du changement d'heure l'été avait pour justification d'économiser les dépenses d'éclairage en profitant de soixante minutes supplémentaires de jour le soir.
Selon les statistiques avancées dès l'origine par EDF, l'heure d'été permettait d'économiser chaque année en France un milliard de kilowatts-heure, soit environ 250 000 à 300 000 tonnes d'équivalent pétrole (TEP), chiffres confirmés en 1991.
Il résulte que l'économie de consommation électrique est estimée à 1,2 milliard de
kilowatts-heure, soit la consommation annuelle d'une ville comme Bordeaux, équivalant à 267.000 TEP.
LA REALITE DES CHIFFRES
Cette observation chiffrée appelle trois remarques : la première est qu'aujourd'hui, la fourniture d'électricité est en grande majorité -75 % environ- d'origine nucléaire, donc non soumise à fluctuation de cours ou dépendante de fournisseurs étrangers, et non stockable. La question de la dépendance énergétique de la France n'est donc plus en cause.
La deuxième est que 1,2 milliard de kilowatts-heure ne représente qu'une fraction minime de la consommation française, de l'ordre de 0,5 %, à relativiser encore compte tenu de la méthode d'estimation utilisée par EDF, qui ne peut être d'une fiabilité absolue.
La troisième, enfin, est que ces économies pourraient être illusoires car l'heure d'éclairage artificiel gagnée le soir serait largement compensée par les dépenses énergétiques supplémentaires induites le matin, en avril et septembre, pour l'éclairage et le chauffage. De plus, la promotion de la nouvelle technologie des lampes fluorescentes à basse consommation d'électricité, en remplacement des actuelles ampoules à incandescence, réduirait encore l'écart de consommation.
L'ENCOURAGEMENT A LA PRATIQUE DE LOISIRS D'EXTERIEUR
Le second avantage fréquemment avancé à l'appui de l'heure d'été a été trouvé dans l'allongement des journées permettant les activités de plein air en fin de soirée à la lumière solaire.
Il est exact que l'arrivée brutale de l'été, dès le mois d'avril, a suscité d'emblée la satisfaction de ceux qui pouvaient effectivement profiter d'une heure de clarté supplémentaire le soir. On peut leur faire valoir, à l'inverse, " la poésie des jours qui s'allongent en douceur jusqu'à l'été, rompue brusquement ", ainsi que la symétrique brutalité de l'arrivée de l'hiver lors du changement de septembre.
En outre, cet avantage n'est peut-être qu'apparent car l'allongement des journées s'effectue au détriment du temps de sommeil. Par définition, l'heure gagnée le soir, pour profiter de la clarté supplémentaire, entraîne un coucher plus tardif et s'impute donc sur le temps consacré au sommeil durant toute la période d'heure d'été.
Le monde médical y voit une source supplémentaire de fatigue, au moment du printemps.
Le système actuellement appliqué en France du passage à l'heure d'été, c'est à dire 2 heures supplémentaires par rapport au soleil comporte deux inconvénients majeurs :
- en premier lieu il implique une " chrono rupture ", c'est-à-dire le fait que le déroulement du temps soit perturbé deux fois par an ;
- en second lieu, la situation particulière de notre pays fait qu'historiquement, le principe du changement d'heure a été instauré à une époque où l'heure légale française était déjà en avance de soixante minutes sur l'heure solaire ou, plus exactement, sur l'heure fixée par le méridien de Greenwich. En effet, après la seconde guerre mondiale, le décret du 14 août 1945 a fixé l'heure légale à GMT + 1 heure, solution de compromis entre l'heure allemande (GMT + 2 heures) et l'heure de Greenwich, dans un souci d'unification horaire.
Il en est résulté qu'en période d'heure d'été, la France se trouve en
décalage de deux heures sur l'heure solaire : elle est, avec l'Espagne et les Etats du Bénélux, soumise au plus grand décalage avec le temps dont relève son fuseau horaire. En effet, l'heure française actuelle est la même que celle en vigueur dans les pays de l'Est de l'Europe, alors que sa position géographique devrait impliquer l'heure en vigueur en Grande-Bretagne, en Irlande ou au Portugal qui, récemment, a choisi de revenir à son " heure naturelle " l'hiver.
Le décalage solaire est encore amplifié dans les régions de l'ouest de la France où la position géographique par rapport au soleil d'une ville comme Brest, par exemple, correspond à 17 minutes d'avance sur l'heure de Paris.
LES EFFETS DE LA CHRONO-RUPTURE
LA PERTURBATION DES RYTHMES BIOLOGIQUES
En matière de santé publique, la critique essentielle porte sur la modification brutale des rythmes biologiques occasionnant des troubles du sommeil, de l'appétit, de la capacité de travail, voire de l'humeur, lors des changements horaires et notamment pour le passage à l'heure d'été où le temps de sommeil est amputé d'une heure.
19 % des médecins font état d'une augmentation de la consommation de médicaments , et singulièrement de tranquillisants, au moment du changement d'heure, encore qu'aucune étude scientifique ne puisse l'attribuer à ce seul facteur.
La rupture du déroulement du temps, deux fois l'an, implique de nombreuses servitudes parmi lesquelles l'obligation de régler l'heure intégrée à des équipements de plus en plus nombreux (horodateurs, installations informatiques, matériels électroménagers et audiovisuels, systèmes d'alarme...) ou l'adaptation de l'organisation des transports publics (en pratique, les trains arrivent une heure en retard lors du passage à l'heure d'été et sont mis à l'arrêt pendant une heure pour le retour à l'heure d'hiver).
Outre ces contraintes de vie quotidienne qui affectent l'ensemble de la population, l'effet de la chrono-rupture est ressenti par divers secteurs professionnels directement concernés par la modification semestrielle de l'heure légale.
Le secteur agricole proteste chaque année lors des changements horaires, notamment dans le secteur de l'élevage et de la production laitière, compte tenu des impératifs horaires des soins à donner aux animaux et des baisses de rendement observées au cours de la phase de transition.
Les mêmes problèmes d'adaptation sont observés dans les hôpitaux, les crèches, les écoles et les centres de séjour de personnes âgées.
Les récentes découvertes scientifiques sur la mélatonine, hormone du sommeil, montrent que l'avancement de l'heure ne serait pas parfaitement neutre : le retard apparent de la luminosité entraverait la sécrétion naturelle de cette hormone produite par le cerveau sous l'effet de l'obscurité.
Outre cet argument de santé publique, dont on peut contester qu'il ait un effet identique sur l'ensemble de la population, le décalage horaire n'est pas exempt de conséquences sur divers aspects de l'activité humaine.
DES CONSEQUENCES PENALISANTES : LES SECTEURS PROFESSIONNELS LES PLUS EXPOSES
Le secteur de la construction
L'activité du secteur de la construction se trouve conditionnée par l'heure solaire, les travaux s'effectuant de jour et étant exposés aux conditions météorologiques. L'avancée horaire d'été conduit les professionnels à commencer les journées plus tôt, les achever tandis qu'il fait encore plein jour et observer des pauses de mi-journée en décalage avec le maximum de température solaire (une reprise de travail à 14 heures correspond à midi au soleil, soit au plus fort des chaleurs estivales).
Le secteur agricole
L'avancée estivale de l'heure empêche le début des travaux agricoles dès le matin, en raison de l'humidité des sols ; le travail est effectué aux moments les plus chauds de la journée et se prolonge jusqu'au coucher du soleil.
On estime, en Autriche, que l'heure estivale est susceptible de provoquer des infections chez les vaches laitières souffrant d'une traite retardée, tandis que l'on considère, en Allemagne, que ce changement aurait une incidence, non pas sur la santé des animaux, mais sur celle des travailleurs, contraints de se lever plus tôt pour s'adapter au biorythme du cheptel.
Le travail posté
La contrepartie des soirées plus longues et plus claires, qui tient à l'heure plus matinale du réveil, affecte ceux qui commencent leurs journées dès potron-minet. Outre les enfants des campagnes astreints aux horaires des bus de ramassage scolaire, cette contrainte pénalise les ouvriers en travail posté, organisés en " trois-huit ", pour qui la journée commence en pleine nuit.
DES ATTEINTES A L'ENVIRONNEMENT
Depuis plusieurs années, la contribution de l'avancée horaire à l'augmentation du niveau de pollution atmosphérique est sérieusement évoquée : selon les écologistes, la pointe de circulation coïncidant avec les heures les plus chaudes de la journée augmente les concentrations d'ozone par phénomène de photo-oxydation. Les alertes à l'ozone sont régulièrement émises dans les grandes villes durant les mois les plus chauds Or, dès lors que les déplacements automobiles de la mi-journée ont lieu autour de quatorze heures (soit midi heure solaire), et, surtout, que les migrations du soir se produisent à une heure où le rayonnement solaire reste intense, il n'est pas illogique de supposer que le décalage horaire contribue -même marginalement- à l'empoisonnement des villes européennes.
D'après une étude conduite pour le compte de l'agence pour la qualité de l'air en 1986,
" le passage de l'heure d'hiver à l'heure d'été entraîne une augmentation de la concentration maximale en ozone, en moyenne 10 %, et nettement plus pour la ville de Paris. Pour le P.A.N. (nitrate de peroxyacétyle), les accroissements sont plus élevés, voisins de 15 % ".
L'IMPACT DES VOITURES SUR L'ENVIRONNEMENT EN PERIODE D'HEURE D'ETE
Le changement horaire estival n'est pas neutre en la matière et se rapporte, au minimum aux deux aspects suivants :
- d'abord, les matinées plus fraîches, du fait de l'avancement de l'heure en été, ralentissent l'efficacité des pots catalytiques induisant des émissions de polluants supplémentaires ;
- ensuite, l'heure de clarté supplémentaire du soir entraîne une augmentation des déplacements automobiles de fin d'après-midi destinés aux loisirs.
COMMENT REMETTRE LES PENDULES A L'HEURE ?
EST-IL POSSIBLE A UN ETAT MEMBRE DE REVENIR SUR LE CHANGEMENT HORAIRE ?
Le texte de la neuvième directive a pour objectif d'harmoniser obligatoirement les dates auxquelles les Etats membres passent de l'heure d'hiver à l'heure d'été et inversement.
Dès lors qu'une nouvelle directive doit être adoptée pour 2002, la France doit faire connaître au plus vite sa volonté de ne plus appliquer de changement d'heure et préciser l'heure unique qu'elle souhaite adopter dans l'avenir. En a -telle encore les moyens ?
Une fois acquis le principe de la suppression du changement semestriel de l'heure légale, se posera la question du choix de l'heure unique que la France pourrait retenir.
Deux possibilités peuvent être envisagées :
- le maintien de l'heure d'été toute l'année (GMT+2)
- le maintien de l'heure d'hiver toute l'année (GMT+1)
CONSERVER L'HEURE D'ETE PENDANT L'HIVER
Cette éventualité laisserait persister les difficultés liées au décalage des activités par rapport à l'heure solaire, aux atteintes à l'environnement en période estivale tout en y ajoutant celles spécifiques à la période hivernale.
En effet, l'avance de deux heures sur le soleil durant la période où les jours sont les plus courts aura pour conséquence que le lever du jour ne se produira qu'entre neuf et dix heures, heure légale, soit bien après le commencement des activités, notamment celui des horaires scolaires.
En outre, l'économie d'énergie supposée sur l'ensemble de l'année, estimée à 1,5 milliard de kilowatts-heure,, se trouvera plus que compensée par les dépenses d'éclairage et de chauffage induites par les matinées d'hiver.
Le choix français pour GMT+2 introduirait de plus une grave perturbation dans l'horaire européen pendant la période d'heure d'hiver. Les tableaux suivants retracent d'une part, le décalage de l'heure légale sur l'heure solaire, d'autre part, l'heure qui serait relevée simultanément dans les différents Etats membres au passage du soleil sur le méridien de Greenwich :
Heures européennes d'hiver
| |
|
Heure légale à midi heure solaire |
Heure légale, à midi sur le méridien de Greenwich |
| Grande-Bretagne - Irlande - Portugal |
GMT |
12 H |
12 H |
| Espagne |
GMT + 1 |
13 H |
13 H |
| France |
GMT + 2 |
14 H |
14 H |
| Allemagne |
GMT |
12 H |
13 H |
| Grèce |
GMT |
12 H |
14 H |
Heures européennes d'été
(sans changement par rapport à la situation actuelle)
| |
|
Heure légale à midi heure solaire |
Heure légale, à midi sur le méridien de Greenwich |
| Grande-Bretagne - Irlande - Portugal |
GMT
+ 1 |
13 H |
13 H |
| Espagne |
GMT +
2 |
14 H |
14 H |
| France |
GMT + 2 |
14 H |
14 H |
| Allemagne |
GMT
+ 1 |
13 H |
14 H |
| Grèce |
GMT
+ 1 |
13 H |
15 H |
Il résulterait de cette hypothèse une logique horaire absurde durant l'hiver, la France affichant l'heure légale de la Grèce, deux heures de plus qu'en Angleterre et une heure de plus qu'en Allemagne pourtant située plus à l'Est. Cette situation constituerait une réelle difficulté pour l'organisation des transports et communications inter-européens et son caractère perturbant pourrait avoir pour conséquence d'obliger les autres Etats membres à modifier à leur tour leur propre système horaire pour maintenir une cohérence convenable.
CONSERVER L'HEURE D'HIVER
PENDANT L'ETE
Le maintien de l'heure d'hiver durant toute l'année - ce qui ne serait jamais qu'un retour à la situation connue par la France de 1945 à 1976 - limite à une heure le décalage sur l'heure solaire et n'introduit pas de perturbations dans l'heure européenne.
Bien au contraire, elle libère la France de l'obligation de changement sans contraindre les autres Etats membres désireux de poursuivre le dispositif d'heure d'été à l'abandonner.
En effet, il résulterait de ce choix que la France aurait en hiver l'heure de l'Allemagne et en été celle de l'Angleterre : sa situation géographique la prédispose d'ailleurs à jouer ce rôle de compromis entre les différents Etats européens, ainsi qu'il ressort du tableau suivant :
| |
heure d'hiver
----------------------
heure d'été |
Heure légale à midi sur le méridien de Greenwich
en hiver
-------------------------------
en été |
| Grande-Bretagne - Irlande - Portugal |
GMT
----------------------
GMT + 1 |
12 H
-------------------------------
13 H |
| France |
GMT + 1
----------------------
GMT + 1 |
13 H
-------------------------------
13 H |
| Allemagne |
GMT
----------------------
GMT + 1 |
13 H
-------------------------------
14 H |
| Grèce |
GMT
----------------------
GMT + 1 |
14 H
-------------------------------
15 H |
La seule conséquence de cette proposition serait d'inciter l'Espagne à réintégrer l'heure de son fuseau horaire, à l'image du Portugal voici quelques mois, pour ne pas se trouver en heure avancée tant avec ce pays qu'avec la France.
En conséquence, la logique conduirait à souhaiter l'abandon de ce dispositif artificiel et de revenir à un déroulement plus naturel du temps. Mais nos technocrates en sont-ils conscients ?
Yves Saint-Lot
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