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Libre opinion
Pour l'avenir de l'Europe et donc de la France, l'important n'est pas le calendrier des prochaines élections françaises...
Cependant que ces lignes sont écrites, doit intervenir, dans l'après-midi, le premier vote à l'Assemblée Nationale, sans doute le vote décisif, de la réforme de l'article loi organique N° 121, définissant en France le calendrier électoral supposé applicable en 2002.
Assurément, ce qu'il y a lieu d'en penser est complexe, comme est remarquable aussi le fait que ce débat se déroule, curieusement, à front entièrement renversé.
Le point central est, hélas, que ce débat demeure assez dérisoire.
M. Pasqua, par exemple, a bien illustré lui-même la comédie à laquelle se livrent tous nos politiciens.
il dénonce en effet une «magouille politicienne», à propos de cette réforme sur le calendrier électoral de 2002... Mais il se déclare «d'accord sur le fond» avec son inversion.
Les partisans du système plébiscitaire, en France, ont toujours été les continuateurs de la tradition bonapartiste de l'appel au peuple et les mainteneurs de la flamme du discours de Bayeux. M. Charles Pasqua en est l'un des plus flamboyants représentants.
Dans cette tradition, il serait en principe logique de militer pour cette inversion, car elle privilégie l'élection du chef de l'Etat sur la désignation des députés.
Mais ce sont curieusement les adversaires du pouvoir présidentiel qui en imposent la réforme.
M. Pasqua a évoqué (1), des «arguments électoralistes». Et il a ajouté : «Lionel Jospin pense avoir trouvé le moyen pour avoir un petit avantage sur le Président actuel». «Il essaie de se donner des airs de penseur et de philosophe».
L'ancien Ministre de l'Intérieur a, d'autre part, dénoncé une «intention maligne de la part de l'ancien Président Valéry Giscard d'Estaing». «Et Lionel Jospin a saisi la balle au bond», a-t-il ajouté.
«La sagesse eût été une discussion et un accord entre le Président de la République et le Premier Ministre».
Ceci venant d'un adversaire de la cohabitation !
Interrogé sur l'attitude que doit adopter le Président Jacques Chirac, M. Pasqua a tranquillement répondu que M. Chirac «peut toujours dissoudre» l'Assemblée Nationale, après «avoir été défié dans cette affaire».
Mesurons ici à quelles pauvretés en est tombée la France, du fait de cette Constitution bicéphale mitigée entre présidentialisme et parlementarisme.
On nous vante les mérites de cette Constitution comme si, outre la vertu dont se pare le jacobinisme robespierriste, elle incarnait, par surcroît, la tradition historique de la vieille monarchie. Et elle en a hérité, certes, toutes les tares courtisanes versaillaises, sous les oripeaux de l'idéologie républicaine et des nostalgies communardes.
Mais elle ne prend pas assez la mesure de ce qu'est une grande démocratie moderne.
Malgré le caractère exceptionnel d'une élection sur le fil, tout simplement parce que le duel entre Bush et Gore était à 50% contre 50%, ce qui arrive une fois tous les 200 ans, la république fédérale américaine nous donne un exemple intéressant de comment fonctionne un régime démocratique moderne. Et elle le donne au moment même où l'Europe est impuissante à se trouver des institutions fédérales et où notre malheureux pays persiste à bégayer dans ses interrogations sur la nature de ses propres institutions.
Qu'on ne reproche surtout pas à ce point de vue d'être celui d'un inconditionnel de la démocratie fédérale américaine. S'il fallait vanter un régime qui a servi la puissance d'une nation, il serait bon de regarder plutôt du côté de la monarchie constitutionnelle britannique dont les Français n'ont jamais su observer sérieusement l'histoire.
S'il fallait saluer une tradition d'indépendance et de liberté, on gagnerait sans doute à étudier la Suisse. Enfin, l'exemple le plus réussi d'un système fédéral en Europe est à méditer du côté de l'Allemagne, malgré le caractère récent d'une Constitution remontant à 1949.
Le point important à souligner, et il est commun à l'Amérique, à l'Angleterre, à la Suisse et à l'Allemagne, c'est que le gouvernement n'est pas tenu pour le soleil dont les rayons seraient la source de vie.
Y être en vue du monarque bien aimé n'est pas la préoccupation centrale du citoyen responsable. Et lorsqu'un chef de gouvernement prend trop de caractère médiatique, il exaspère légèrement, ou au moins, il indispose.
Ainsi en a-t-il été, ces derniers mois, de Blair à Londres, comme de Schroeder à Berlin.
On leur a récemment reproché de faire trop de vedettariat. Chirac comme Jospin en France en font pourtant des tonnes, chacun de leur côté, alors que l'air qu'ils
déplacent, l'un et l'autre additionnés, est hors de proportion avec la terre très exiguë qu'ils labourent en fait.
A Washington et dans toute l'Amérique, se mettent en place les bases d'une future présidence. Le duel acharné des dernières semaines est presque oublié. On s'autorisera même à penser que certains défauts du système seront très rapidement analysés sans que la légitimité du nouveau pouvoir soit remise en cause, tout simplement parce qu'elle ne décide pas de tout.
En rendant immédiatement visite à Alan Greenspan, le Président élu George Walker Bush a illustré que le vrai pouvoir aux Etats-Unis se situe en grande partie à la Réserve Fédérale.
Les commentateurs français se sont précipités sur l'observation de la couleur de peau du général Colin Powell et de
Mme Rice. C'est évidemment la marque de leur antiracisme. L'auteur de ces lignes n'a rien remarqué sur les photos, sinon que la question religieuse et philosophique a probablement beaucoup plus d'importance en Amérique que le degré de bronzage.
La qualité de chrétien et,de «conservative»
(2) y est beaucoup plus significative que de savoir dans quel quartier on a grandi, du moins du point de vue de la politique future qui sera celle des EtatsUnis chez eux et dans le monde.
Là aussi, les Américains nous renvoient un modèle qu'il ne s'agit pas d'admirer béatement et unilatéralement. Ce modèle a été exprimé en Europe au début du XX° siècle par un des plus grands économistes et sociologues de notre continent, Vilfredo Pareto, ingénieur italien qui enseignait en français à l'université de Lausanne et dont les oeuvres sont évidemment occultées de nos jours.
Son idée centrale était sans doute la circulation des élites. C'est probablement ce qui manque le plus à la France d'aujourd'hui, puisque l'Ecole Polytechnique ne voit plus pénétrer désormais un seul fils d'ouvriers et que les énarques se reproduisent pour générer d'autres énarques.
Les classes dirigeantes de notre pays sont plus fermées de nos jours que ne l'étaient les ordres privilégiés à la fin du
XVIII° siècle.
Dans le discours de Colin Powell, une chose est à la fois émouvante et significative, c'est lorsqu'il dit que l'armée américaine, peu prisée pourtant des gens de gauche, est l'institution qui a le plus donné leur chance aux
Afro-Américains.
Sa formation, le Général Powell l'a largement accomplie au Vietnam, ce qui change des gens comme Clinton ou comme la tribu politicienne de Gore
(3).
Les centres de pouvoir aux Etats-Unis sont de l'ordre de la trentaine. Il n'est pas sérieux de dire que le Pentagone va nécessairement jouer un rôle plus important du fait de la présidence de Bush.
On ne doit pas non plus s'enfermer dans des clichés du type «Bush = gouverneur du Texas = donc il sera l'homme des pétroliers».
Son père, ancien patron de la CIA, n'a pas été spécialement l'homme de la mainmise des services spéciaux. Durant la présidence de Clinton nous avons eu l'occasion d'être exaspérés, en Europe, par la toute puissance de la politique extérieure américaine. Cela prouve peut-être que cette politique n'était pas inefficace.
L'effet poudre aux yeux n'en était pas absent. L'implication personnelle de William Jefferson Clinton, dans le processus de paix en Irlande du Nord, était sans doute plus importante aux
yeux de l'Amérique profonde, environ 30, peut-être 40 millions de personnes se reconnaissent des attaches avec l'Irlande, que
sa préoccupation pour le Proche Orient.
Mais là aussi, n'oublions pas le Département d'Etat, où il avait placé Madeleine Albright, dans la seconde partie de sa présidence, c'est une toute autre politique que celle des militaires ou des services spéciaux. il ne faut pas s'attendre à ce que désormais l'Amérique s'applique autant qu'elle l'avait fait ces dernières années, en faveur d'une certaine fraction de la politique israélienne.
Cette fraction avait la faveur d'une partie de l'électorat du parti démocrate.
Mais elle semble tout à fait indifférente à un Colin Powell.
Celui-ci, d'autre part, tient des propos un peu irritants sur l'Irak, irritants à nos yeux de Français, mais très proches de ce que désirent les Britanniques.
C'est cependant sur la question du Sud Est européen, que la politique américaine est attendue, avec le plus de curiosité dans les mois à venir.
Le Général Powell a toujours dit être hostile à la présence et à l'intervention
des Etats-Unis, intervention qui s'est faite en 1999, à la suite des supplications de MM. Blair et Chirac, avec l'appui de
Mme Albright, mais après de vives réticences du Président
Clinton (4).
Le caractère le plus spectaculaire de l'affaire avait été le système même des bombardements de l'OTAN, destinés à frapper un pays sans sacrifier un seul soldat américain. Ce système n'est pas plus odieux à Belgrade qu'à Bagdad, mais les consciences européennes, quoiqu'elles se déclarent très antiracistes, cela va sans dire, trouvent beaucoup plus troublante la mort d'un Européen que celle d'un enfant d'Irak. Pour ma part, les deux me choquent exactement, autant s'agissant de populations innocentes dans les deux
cas(5).
Nous sommes naturellement portés à voir, dans l'arrivée au pouvoir en politique étrangère de Colin Powell, une intéressante nouvelle qui va mettre les Européens au pied d'un mur qu'ils n'ont même pas l'habitude de mesurer.
Il va être sérieusement question de leur demander de fournir des troupes pour maintenir en Europe une stabilité qui a toujours reposé de manière abstraite sur l'OTAN.
De manière très concrète, l'OTAN, cela veut dire en tant qu'armée de terre, ou bien l'armée américaine ou bien l'armée de terre la plus nombreuse en Europe c'est-à-dire la Turquie, sauf à constituer une armée européenne véritable ce que les bureaucrates de l'OTAN veulent empêcher depuis 50 ans.
On peut certes soutenir que l'armée turque est crédible. Elle l'a encore prouvé en cette fin Décembre, s'agissant de remettre de l'ordre en Turquie même.
Mais au moins, doit-on considérer qu'elle a suffisamment à faire chez elle et à ses
frontières immédiates, aussi bien dans le nord de l'Irak que dans les départements du sud est anatolien où la révolte kurde n'est toujours pas éteinte, qu'en Asie centrale.
Ne parlons même pas de Chypre et de la Mer Egée où un petit peuple, sans doute anecdotique en sa prétention baroque, à la survivance identitaire, représente les confins de l'Union Européenne. L'Union Européenne a
paradoxalement(6) réussi à Nice, à s'accorder sur le principe d'un élargissement à l'Europe de l'Est. Saura-telle en défendre les conséquences, y compris vis-à-vis de l'ancien Grand Frère slave des Slaves catholiques d'Europe centrale ou des orthodoxes de l'Europe orientale ?
N'est-il pas troublant de voir cet ancien Grand Frère, interlocuteur plus considéré au Pentagone que ne l'est l'Union Européenne, tout simplement parce qu'il est encore une puissance militaire ?
(7)
Les Européens souhaiteraient ne plus avoir à choisir entre l'armée américaine de libération et une armée turque de protection ou de maintien de l'ordre.
Certains souhaiteraient même pouvoir compter sur les Européens pour défendre l'Europe des libertés.

Civis Romanus
(1) Sur France Info le 19 Décembre.
(2) Ce mot est assez difficile à traduire par «conservateur» au sens français du terme.
(3) Albert Gore dit «Al» est le fils d'un sénateur patricien du Tennessee qui était opposé à la lutte contre le communisme.
(4) On remarque que le Département d'Etat a démenti, dès le 19 Décembre, que les Etats-Unis pourraient avoir l'attention de se retirer unilatéralement et brutalement du Kossovo. Ce démenti semble bien avoir valeur de l'aveu d'un vrai malaise.
(5) Ecrivant ici à la veille de Noël, avouons qu'iI entre une part de mystère pour les uns, de scandale pour les autres dans la Psalmique : «Et il a tué tous les premiers nés des enfants d'Egypte, car immortel est son amour».
(6) C'était contre la logique des débats entre des Etats déchirés, quant à leur propre représentation et à leurs équilibres internes.
(7) «L'épée est l'axe du monde» dit Charles De Gaulle... L'Europe des Quinze avec ses 375 millions d'hommes est beaucoup plus faible que les Etats-Unis, non seulement parce qu'elle est divisée entre 15 souverainetés nationales, mais aussi . parce que, proportionnellement à son produit intérieur brut, son investissement militaire est 3 fois plus faible que celui du contribuable américain...
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