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La médecine dans la seringue Par Georges Lane Université Paris Dauphine, le 24 janvier 2005 Depuis qu'en 1971, dans le cadre de la première convention médicale nationale, des médecins ont échangé le droit de pratiquer librement leur noble art contre l'équivalent d'un plat de lentilles, les choses se sont précipitées. La médecine avait certes été mise dans la seringue en 1945, à l'occasion du coup d'état qui a créé l'organisation de la sécurité sociale, mais l'application du principe de la convention allait activer cette dernière. La énième convention médicale nationale, conclue en décembre 2004/janvier 2005, est à marquer d'une pierre blanche : les Français vont désormais devoir se
lier, chacun, à un médecin dit "traitant" ou "correspondant", et un seul. Si l'heure n'était pas grave, la situation serait risible Le Gouvernement et les deux chambres du Parlement ont donc décidé d'infliger, cette année, une nouvelle obligation aux Français : nous allons devoir nous lier irrévocablement à un médecin dit "traitant" ou "correspondant" si, en cas de "dépenses de soins maladie", nous voulons être remboursés de celles-ci, à des conditions équitables et non pas exorbitantes du droit commun, par l'organisation de sécurité sociale maladie qui leur est déjà imposée et sur les détails de laquelle jamais le moindre référendum n'a été organisé depuis le coup d'Etat socialo-communiste qui l'a instaurée en 1945. Cette nouvelle obligation s'inscrit elle-même dans la nième convention médicale nationale, un document qui vient d'être signé entre un organisme de sécurité sociale, lui-même de création très récente (mi-2004), à savoir l’"Union nationale des caisses d’Assurance-Maladie" (UNCAM), et les syndicats dits "représentatifs" des professions médicales. 1. Un peu d'histoire Le principe de la "Convention médicale nationale" a été avancé au début de la décennie 1970 pour faire face à la dérive des dépenses d'assurance maladie
que connaissait la Sécurité sociale depuis que des chiffres étaient disponibles (1950). Cependant, à l'expérience, on s'est rendu compte que le principe d'une "convention" entre des "représentants" ne suffisait pas à définir toutes les
relations entre les "Organismes du Régime Général" et les "professions de santé". Aussi, par un décret du 12 mai 1960, le gouvernement a-t-il entrepris d'y mettre son "ordre". Le décret
a porté sur les rapports entre le "Régime Général" et les "professions de santé". Il a règlementé, en particulier, l'application des tarifs de soins et le "conventionnement" des
praticiens. Il a continué à présenter comme "contractuelles", les relations entre, d'une part, "le corps médical" et "les pharmaciens", et, d'autre parts les Caisses. De fait, elles
restaient donc réglées par des "conventions" entre les syndicats professionnels et les caisses. Cependant, comme ce serait là par trop de liberté encore, il faudra que ces "conventions"
se conforment à une "convention"-type. En outre, parce qu'il ne fallait pas laisser les gens faire n'importe quoi, les tarifs de soins ne deviendront applicables qu'après avoir été
approuvés par une commission interministérielle. Pour ce qui est des assurés sociaux, il ne semble pas excessif de dire qu'on ne leur demandait pas du tout leur avis, et qu'en fait, on ne les tenait même
pas au courant de ces prétendues "conventions" qui pourtant les engageaient. Il est à souligner que, si le principe d'origine était que les professionnels de santé conserveraient leur liberté de prestations, rapprochés les uns des
autres, les textes juridiques faisaient apparaître la volonté latente du législateur de se rendre maître de la liberté de certains d'entre eux pour ne pas dire de tous. La raison :
l'augmentation des dépenses de santé, et par conséquent, l'augmentation des remboursements, indemnisations, réparations et autres expédients sociaux (RIRES). Depuis lors, les conventions ont succédé aux conventions. Il est à remarquer en particulier que sur les cinq conventions nationales signées en 1971, 1976, 1980, 1985 et 1990, seule celle de 1985 n'a pas été frappée d'annulation de la part du Conseil d'Etat. Le Conseil d'Etat a, par exemple, annulé pour deux motifs la convention médicale de mars 1990 qui régit les relations entre les médecins et les caisses d'assurance-maladie et portent sur les tarifs, la formation continue, la prise en charge des "cotisations" sociales, la régulation des dépenses. Premier motif : l'arrêté d'approbation du ministre des Affaires sociales avait scindé le texte en deux, en n'approuvant que la première étape des hausses d'honoraires inscrites à l'annexe tarifaire. Second motif : le Conseil d'Etat à estimé que s'agissant d'une convention unique régissant les conditions d'activité des généralistes et des spécialistes, elle aurait du être signée par au moins deux syndicats médicaux représentatifs. Or seule la FMF représentant essentiellement des spécialistes avait signé le texte, les deux autres syndicats — CSMF majoritaire et généralistes de MG — ne s'y ralliant que plus tard. La première Convention médicale nationale a couvert les années 1971-1975. Elle a été signée le 28 octobre 1971 entre la "Confédération des syndicats médicaux français" (CSMF) et les caisses nationales compétentes des Régimes intéressés ("Régime Général", Régime agricole, Régime des non-salariés non agricoles). Au préalable, le gouvernement s'était engagé solennellement à garantir l'avenir de l'exercice de la médecine libérale et, en particulier, le paiement à l'acte. Une loi du 3 juillet 1971 avait fixé le cadre juridique où y sera incluse la "convention médicale" nationale. La convention fixe les tarifs que les praticiens conventionnés ont le droit de pratiquer pour que les patients connaissent un remboursement digne de ce nom, mais aussi l'organisation des soins, la formation continue, et même la surveillance de la conduite des médecins. Autrement dit, tout se passe comme si certains médecins acceptaient le principe d'un contrôle de leur activité. Les caisses de Sécurité sociale s'engagent à payer une partie des cotisations-maladie et -vieillesse des médecins qui choisissent d'être conventionnés. De fait, comme l'a stigmatisé en quelques lignes François Guillaumat (cf. son texte sur le site), le financement public était un piège pour les professions
libérales et les médecins ont échangé leur droit d'aînesse contre un plat de lentilles. La convention de 1981 comportait deux grandes innovations : l'idée d'une "enveloppe globale" et le "secteur II des honoraires libres". Font partie du "secteur II des honoraires libres" les médecins qui demandent les honoraires qu'ils jugent bons, mais dont les patients sont remboursés sur la base du tarif de la Sécurité sociale. Mais, la convention supprime le droit à dépassement permanent octroyé dans le passé à certains praticiens en raison de leur notoriété, de leurs titres ou de leurs travaux particuliers. L'enveloppe globale (dont l'idée a été imputée à Jacques Barrot)ne sera en fait jamais appliquée. Les caisses ne parviendront même pas à réunir une seule fois la "commission économique nationale" qui était censée fixer annuellement les objectifs de dépenses de l'année. La convention médicale nationale, quatrième du nom, a été signée le 1er juillet 1985, et pour la première fois, par l'"ensemble des partenaires", à savoir :
Il est à remarquer que jusqu'à 1995, les praticiens et auxiliaires médicaux conventionnés ont bénéficié d'un Régime dérogatoire en matière d'assurance maladie, maternité et décès puisqu'il s'agit du "Régime Général" . En matière d'assurance-vieillesse, ils relevaient de la "Caisse autonome de retraite des médecins français" (CARMF). Leur "cotisation" d'allocations familiales pouvait, en outre, être prise en charge partiellement par les caisses primaires d'assurance maladie. La sixième convention nationale a été négociée en novembre 1993. Elle a été signée par deux des quatre syndicats médicaux (CSMF et SML), par la CNAM et par
la MSA. Elle a été conclue pour une durée de quatre ans et agréée par les pouvoirs publics le 22 novembre 1993.
Près de cinquante années après l'instauration de l'organisation de la sécurité sociale, dans la mesure où l'augmentation des dépenses de santé était
présentée comme un échec, on pouvait dire que l'échec continuait en dépit des conventions signées périodiquement entre les hommes de l'Etat, les hommes de la Sécurité sociale et les
représentants des syndicats médicaux. L'application du principe de la convention médicale nationale a soulevé des questions telles dans le domaine de l'assurance-maladie que les hommes de l'Etat ont franchit une nouvelle étape, celle de l'"objectif national des dépenses de santé" (ONDAM), nouvel euphémisme employé pour désigner la planification communiste dans le domaine. Malgré l'assujettissement d'un nombre croissant d'individus, malgré son extension à presque toute la population, l'assurance-maladie connaissant toujours des dépenses d'un montant supérieur au montant des cotisations, l'assujettissement a été encore entrepris dans une direction restante : celle des personnes que la Sécurité sociale-maladie voudrait s'attacher comme fournisseurs, celle de ceux qui fournissent les "réparations-indemnisations-remboursements" de l'intégrité des malades, c'est-à-dire celle des professions de santé. De fait, l'assujettissement en question est un assujettissement aux volontés des gestionnaires des Organismes de la Sécurité sociale ou de leur tutelle, c'est-à-dire aux prix et quantités des produits que les hommes de l'Etat jugent justes. Et l'évolution future était prévisible : c'était à terme l'assujettissement complet des professions de santé, la maîtrise totale.... La méthode que le législateur a utilisé, pour y parvenir, était également prévisible. Elle a plusieurs facettes : l'une consiste à monter de toutes pièces un tabou, une autre à trouver un bouc émissaire, une autre encore à calomnier ou jeter le discrédit sur des individus, des techniques. Les hommes de l'Etat ont et auront recours à divers types d'instruments. Parmi les moins recommandables, on peut citer les jugements de valeur portés sur les professions de santé. Par exemple, les médecins prescriraient sans discernement. Les professions de santé vivraient aux dépens du système et scieraient la branche sur laquelle elles prospèrent, les unes et les autres mettant en danger la Sécurité sociale-maladie (ou -accident du travail). L'efficacité des mesures était elle aussi prévisible : elle sera nulle. Il fallait être Jacques Barrot, alors ministre du domaine (Gaymard étant son secrétaire d'état), pour déclarer dans Le Figaro du 3 septembre 1996 que : "la réussite de notre politique ne se mesurera pas seulement au rythme de la réduction des déficits, mais aussi et peut-être surtout à l'amélioration des performances de notre système de santé" - aujourd'hui, décembre 2004, Barrot vient d'être nommé Commissaire chargé des transports à la Commission de Bruxelles et Gaymard, ministre de l'économie et des finances - Dans quel état est notre système de santé ! A quel niveau est le déficit ! A l'origine, en 1945, il y avait la reconnaissance et l'affirmation du principe de la liberté des "professions de santé" et des patients. Aujourd'hui, soixante années plus tard, où va entrer vigueur la dernière convention médicale nationale, la nième du nom, c'est, implicitement, un principe opposé qui va être appliqué. 2. Le médecin référent Déjà, en 1998, le gouvernement de Lionel Jospin avait lancé le dispositif du médecin référent où le médecin fait le choix de devenir médecin référent.
En contrepartie des obligations contenues dans la charte de qualité, le médecin référent perçoit une rémunération forfaitaire annuelle par patient fixée à 45,73 euros. 3. Le médecin traitant ou correspondant Avec la nouvelle convention, ces forfaits n'existeront plus. Et les médecins référents voient d'un très mauvais œil la perte de ces revenus (les forfaits
représentent en moyenne 7 070 euros par an soit 5,6 % de leurs honoraires). Mais ils n'ont pas le choix, tout comme leurs patients, qui vont perdre la possibilité du tiers payant. Dans ce dispositif, le patient a l'obligation de choisir un médecin traitant et un seul, ce dernier étant libre d'accepter ou pas. La nouvelle convention médicale 2004/2005 oblige donc les professions de santé à respecter un écheveau de règles administratives qui va s'enrichir, à coup
sûr, chaque jour qui passe ou presque, sous peine des pénalités de diverse nature édictées si les obligations ne sont pas respectées. Etant donné l'ignorance limitée de chaque être humain, une ignorance spécifique qu'aucun tiers ne saurait connaître, l'obligation supplémentaire de s'adresser au préalable obligatoirement et toujours à un même médecin, "généraliste traitant" ou "spécialiste correspondant", charge à la fois l'aspect "demande" et l'aspect "offre" du marché des soins. 4. Aspect "demande" Choisir entre plusieurs médecins, est une action certes coûteuse (à commencer par "le temps qu'elle prend", etc.), comme toute action humaine, mais elle
l'est au patient, assuré social, et à personne d'autres, et elle lui procure un avantage : l'avantage est d'ailleurs plus grand que le coût sinon il ne la mènerait pas. 5. Aspect "offre" Les médecins ne tombent pas du ciel, un médecin est un être humain comme un autre mais qui a choisi de faire des études et des sacrifices pour parvenir à
le devenir. Dans ces conditions, comme les précédentes, la nouvelle convention médicale nationale ne sera en aucune façon l'économie de coûts qu'avancent la bureaucratie en place dans l'UNCAM et les hommes de l'Etat avec l'aide des médecins stipendiés. Comment alors, me direz-vous, tout ce beau monde ose-t-il avancer, en particulier, que l'obligation supplémentaire que vont devoir supporter les patients, vous et moi, va contribuer à des économie de coûts significatives ? Par ignorance : une ignorance criminelle !
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