Anthologie de la pensée juridique, politique et économique

Frédéric Bastiat 1801 - 1850

 

 

Oublié en France, Frédéric Bastiat est considéré aux Etats-Unis comme l'un des plus grands économistes et un auteur de première importance.
Son livre «la loi» a été diffusé là-bas à plus d'un million d'exemplaires. Chez nous, il est encore censuré par nos universitaires.
Frédéric Bastiat est né à Bayonne le 19 juin 1801. Il était de taille moyenne, plutôt maigre, mais doué d'une force physique que son extérieur ne pouvait laisser deviner. C'était un coureur de fond remarquable, comme beaucoup de basques.
Son physique agréable fut comme sa plume facile et légère.

Ce fut une intelligence saine qui sut s'effacer pour laisser la place aux idées.
C'est ce qui ressort si bien dans «les sophismes économiques» (1845).
Il vient assez tard à l'économie et à la politique du Libre Echange, vers l'âge de 45 ans. C'est à la suite d'un article que le journal des économistes publié en 1844 qu'il fait sensation.
Après la Révolution de 1848, il se rallie àla République et est élu Député des Landes à l'Assemblée Constituante, puis à la Législative. Il devient Vice-Président du Comité des Finances. Il combat le protectionnisme, les monopoles et le socialisme sous toutes ces formes.

C'est en terminant son ouvrage fondamental «les Harmonies économiques» qu'il meurt à Rome en 1850 de tuberculose, en étouffant.
En six années de vie active au sens politique, il laissait la matière de sept volumes.

L'observation des lois qui régissent l'homme et la société l'a convaincu des bienfaits de la liberté. Loin d'être antagonistes, les intérêts individuels sont providentiellement harmonieux car, si les actions des individus sont par nature antisociales et par destination tournées vers l'obtention de profits individuels, l'opposition des activités engendre la satisfaction de tous.
En effet, en travaillant pour soi, chacun travaille pour tous.
La valeur n'étant autre que le rapport des services que s'échangent producteurs et consommateurs, la propriété privée, total des services rendus, est la justice.
Seule la libre concurrence permet le progrès, c'est-à-dire l'augmentation de la richesse ou plus précisément la multiplication des produits à la disposition des consommateurs les moins fortunés.

Pour Bastiat , on doit réduire au minimum les fonctions de l'Etat :
«L'action gouvernementale est essentiellement bornée à faire régner l'ordre, la sécurité, la justice. En dehors de cette limite, elle est usurpatrice de la conscience, de l'intelligence, du travail, en un mot de la liberté humaine».
Dans ses pamphlets regroupés dans «ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas», il montre d'une façon limpide ce qu'un acte, une habitude, une institution, une loi n'engendrent pas seulement un effet mais une série d'effets.
De ces effets, le premier seul est immédiat ; il se manifeste simultanément avec sa cause, on le voit. Les autres ne se déroulent que successivement, on ne les voit pas.

Nous avons choisi deux exemples .

L'Impôt :

Ne vous est-il jamais arrivé d'entendre dire :

«L'impôt, c'est le meilleur placement c'est une rosée fécondante ? Voyez combien de familles il fait vivre et suivez, par la pensée, ses ricochets sur l'industrie : c'est l'infini, c'est la vie».
Les avantages que les fonctionnaires trouvent à émarger, c'est ce qu'on voit. Le bien qui en résulte pour leurs fournisseurs, c'est ce qu'on voit encore. Cela crève les yeux du corps. Mais le désavantage que les contribuables éprouvent à se libérer, c'est ce qu'on ne voit pas.
Quand un fonctionnaire dépense à son profit cent sous de plus, cela implique qu'un contribuable dépense à son profit cent sous de moins. La dépense du fonctionnaire se voit parce qu'elle se fait ; tandis que celle du contribuable ne se voit pas, parce que hélas ! on l'empêche de se faire.

Vous comparez la nation à une terre desséchée et l'impôt à une pluie féconde. Soit. Mais vous devriez vous demander aussi où sont les sources de cette pluie et si ce n'est pas précisément l'impôt qui pompe l'humidité du sol et le dessèche.
Vous devriez vous demander encore s'il est possible que le sol reçoive autant de cette eau précieuse par la pluie qu'il en perd par l'évaporation ?
Il est très vrai que souvent, le plus souvent si l'on veut, le fonctionnaire rend un service équivalent. En ce cas, il n'y a pas perte de part et d'autre. je dis ceci : si vous voulez créer une fonction, prouvez son utilité. Démontrez qu'elle vaut par les services qu'elle rend l'équivalent de ce qu'elle coûte.

Quand on donne cent sous à un fonctionnaire contre un service réellement utile, c'est exactement comme quand il donne cent sous à un cordonnier contre une paire de souliers. Donnant, donnant partant quittes.
Mais quand on livre cent sous à un fonctionnaire pour n'en recevoir aucun service ou même pour en recevoir des vexations, c'est comme s'il les livrait à un voleur. Il ne sert à rien de dire que le fonctionnaire dépensera ces cent sous au grand profit du travail national ; autant en eût fait le voleur...

Mais ce qui révolte ma conscience d'économiste, ce qui me fait rougir pour la renommée intellectuelle de mon pays, c'est quand on en vient à cette banalité absurde - concernant les besoins de nos élus - :
«D'ailleurs le luxe des grands fonctionnaires encourage les arts, l'industrie, le travail. Le Chef de l'Etat et ses ministres ne peuvent donner des festins et des soirées sans faire circuler la vie dans toutes les veines du corps social. Réduire leurs traitements, c'est affamer l'industrie parisienne et, par contre coup, l'industrie nationale».

De grâce, Messieurs, respectez au moins l'arithmétique !

Quoi ! je vais m'arranger avec un terrassier pour qu'il fasse une rigole dans mon champ moyennant cent sous. Au moment de conclure, le percepteur me prend mes cent sous et les fait passer au ministre de l'intérieur. Mon marché est rompu, mais Monsieur le Ministre ajoutera un plat de plus à son dîner. Sur quoi, vous osez affirmer que cette dépense officielle est un surcroît ajouté à l'industrie nationale !
Ne comprenez-vous pas qu'il n'y a là qu'un simple déplacement de satisfaction et de travail ?

Un ministre a sa table mieux garnie, c'est vrai ; mais un agriculteur a un champ moins bien desséché et c'est tout aussi vrai. Un traiteur parisien a gagné cent sous je vous l'accorde ; mais accordez-moi qu'un terrassier provincial a manqué de gagner cinq francs. Tout ce qu'on peut dire, c'est que le plat officiel et le traiteur satisfait c'est ce qu'on voit ; le champ noyé et le terrassier désoeuvré c'est ce qu'on ne voit pas.

Les Machines:

«Malédiction sur les machines Chaque année, leur puissance progressive voue au paupérisme des millions d'ouvriers en leur enlevant le travail, avec le travail le salaire, avec le salaire le pain ! Malédiction sur les machines ! »
Voilà le cri qui s'élève du Préjugé vulgaire et dont l'écho retentit dans les journaux. Mais maudire les machines, c'est maudire l'esprit humain !
C'est un penchant naturel aux hommes d'aller, s'ils n'en sont empêchés par la violence vers le bon marché, c'est-à-dire vers ce qui, à satisfaction égale, leur épargne du travail, que ce bon marché leur vienne d'un habile producteur étranger ou d'un habile producteur mécanique...

Le législateur prohibe la concurrence étrangère et interdit la concurrence mécanique.
Car, quel autre moyen peut-il exister d'arrêter un penchant naturel à tous les hommes que de leur ôter la liberté ?

Venons à notre démonstration :
Jacques Bonhomme avait deux francs qu'il faisait gagner à deux ouvriers. Amis, voici qu'il imagine un arrangement de cordes et de poids qui abrège le travail de moitié. Donc, il obtient la même satisfaction épargne un franc et congédie un ouvrier.

Il congédie un ouvrier ; c'est ce qu'on voit.
Et, ne voyant que cela, on dit : voilà comment la misère suit la civilisation, voilà comment la liberté est fatale à l'égalité.
Il est possible que Jacques Bonhomme continue à faire travailler les deux ouvriers, mais il ne leur donnera plus que dix sous à chacun, car ils se feront concurrence entre-eux et s'offriront au rabais.
«C'est ainsi que les riches deviennent toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres. Il faut refaire la société». Belle conclusion !

Heureusement tout cela est faux.
On ne voit pas le franc épargné par Jacques Bonhomme et les effets nécessaires de cette épargne. Puisque, par suite de son invention, Jacques Bonhomme ne dépense plus qu'un franc en main-d'oeuvre, à la poursuite d'une satisfaction déterminée, il lui reste un autre franc.

Si donc il y a dans le monde un ouvrier qui offre ses bras inoccupés, il y a aussi dans le monde un capitaliste qui offre son franc inoccupé.
Ces deux éléments se rencontrent et se combinent et il est clair comme les jours, qu'entre l'offre et la demande du travail, entre l'offre et la demande de salaire, le rapport n'est nullement changé.
L'invention et un ouvrier payé avec le premier franc font maintenant l'oeuvre qu'accomplissaient auparavant deux ouvriers. Le second ouvrier payé avec le second franc réalise une oeuvre nouvelle.

De la forme que j'ai donnée à ma démonstration, on pourrait tirer cette conséquence:
«C'est le capitalisme qui recueille tout le fruit des machines. La classe salariée, si elle n'en souffre que momentanément, n'en profite jamais, puisqu'elles déplacent une portion du travail national sans le diminuer mais aussi sans l'augmenter».

Mais la machine nouvelle ne met en disponibilité un certain nombre de bras qu'en mettant, aussi et forcément, en disponibilité la rémunération qui les salarie. Ces bras et cette rémunération se combinent pour produire ce qu'il était impossible, de produire avant l'invention : d'où il suit qu'elle donne pour résultat définitif un accroissement de satisfactions à travail égal.

Qui recueille cet excédent de satisfactions ? Oui c'est d'abord le capitalisme, l'inventeur, le premier qui se sert avec succès de la machine, et c'est là la récompense de son génie et son audace. Dans ce cas, ainsi que nous venons de le voir, il réalise sur les frais de production une économie, laquelle, de quelque manière qu'elle soit dépensée (elle l'est toujours) occupe juste autant de bras que la machine en a fait renvoyer.

Mais bientôt la concurrence le force à baisser son prix de vente dans la mesure de cette économie elle-même. Et alors, ce n'est plus l'inventeur qui recueille le bénéfice de l'invention ; c'est l'acheteur du produit, le consommateur, le public, y compris les ouvriers, en un mot c'est l'humanité. Et ce qu'on ne voit pas, c'est que l'Epargne ainsi procurée à tous les consommateurs, forme un fonds où le salaire puise un aliment, qui remplace celui que la machine a tari.

Ainsi en reprenant l'exemple de Jacques Bonhomme, on obtient un produit en dépensant deux francs en salaires. Grâce à son invention, la main-d'oeuvre ne lui coûte plus qu'un franc. Tant qu'il vend le produit au même prix, il y un ouvrier de moins occupé à faire ce produit spécial, c'est ce qu'on voit -, mais il y a un ouvrier de plus occupé par le franc que Jacques Bonhomme a épargné, c'est ce qu'on ne voit pas.

Lorsque, par le marché naturel des choses, Jacques Bonhomme est réduit à baisser d'un franc le prix du produit, alors il ne réalise plus une épargne ; alors il ne dispose plus d'un franc pour commander au travail national une production nouvelle.
Mais, à cet égard, son acquéreur est mis à sa place et cet acquéreur c'est l'humanité. Quiconque achète le produit le paye un franc de moins, épargne un franc et tient nécessairement cette épargne au service du fonds des salaires : c'est encore ce qu'on ne voit pas...

Ainsi les industries sont solidaires. Elles forment un vaste ensemble dont toutes les parties communiquent par des canaux secrets.

Ce qui est économisé sur l'une profite à toutes. Ce qui importe, c'est de bien comprendre que jamais, au grand jamais, les économies n'ont lieu aux dépens du travail et des salaires. On comprend pourquoi Frédéric Bastiat est toujours censuré dans la France du XIX' siècle.

Pour en savoir plus :
«Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas» Ed Romilla, 1994.

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