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Alexis de Tocqueville est un des plus grands
penseurs politiques et juridiques français et un défenseur de la liberté
politique. Aristocrate, sociologue, historien, comparatiste, magistrat quelque
temps, il a été également avocat et député.
Sa famille a beaucoup souffert de la Révolution : son père et sa mère ont
été emprisonnés pendant la Terreur et sauvés de l'échafaud par le 9
Thermidor.
Son grand-père était Malesherbes, guillotiné avec tous les siens.
Et c'est sûrement à la suite de cet assassinat qu'il devait se révéler :
«C'est parce que je suis le descendant de M . de Malesherbes que j'ai écrit
ces choses».
Il a publié deux grands ouvrages :
«De la démocratie en Amérique» (t. 1, 1855,
t. 2, 1840) écrit à la suite d'une mission qu'il avait obtenue pour étudier
les Etats-Unis, le système pénitentiaire en tant que jeune magistrat.
«L'ancien Régime et la Révolution» paraît en
1856, alors qu'il s'est retiré de la vie politique, 3 ans avant sa mort.
Ces deux ouvrages auront un immense succès,
surtout le premier.
Il donne des Etats-Unis une analyse à la fois
perspicace, prophétique et critique.
«De la démocratie en Amérique» se finit en
annonçant dans une page célèbre que les Etats-Unis et la Russie seront les
deux plus grandes nations de l'Univers, mais que l'Amérique restera la plus
attachante :
«Il y a aujourd'hui sur la Terre deux grands
peuples qui, partis de points différents, semblent s'avancer vers le même but
: ce sont les Russes et les Anglo-Américains... L'un a pour principal moyen
d'action la liberté ; l'autre, la servitude. Leur point de départ est
différent, leurs voies sont diverses ; néanmoins, chacun d'eux semble appelé
par un dessein secret de la providence à tenir un jour dans ses mains les
destinées de la moitié du monde».
Il manifeste une admiration pour le peuple et le
système américain, mais il n'entend pas en faire un modèle pour la France.
C'est pour cela qu'il restera un vrai comparatif :
«... Mon but a été de montrer, par l'exemple
de l'Amérique, que les lois et surtout les moeurs pouvaient permettre à un
peuple démocratique de rester libre. Je suis, du reste, très loin de croire
que nous devions suivre l'exemple que la démocratie américaine a donné et
imiter les moyens dont elle s'est servie pour atteindre le but de ses efforts
; ... ; et je regarderais comme un grand malheur pour le genre humain que la
liberté dût en tous lieux se produire sous les mêmes traits».
Il ajoute que les Etats-Unis ne constituent pas
une vraie nation et que la condition des indiens et des Noirs repose sur un
comportement des Blancs scandaleux et rend sombre l'avenir des Etats-Unis.
C'est un des premiers à insister sur la loi pour
assurer la démocratie américaine. En particulier, il met en exergue le
système du régime des successions, plus d'ailleurs que la loi
constitutionnelle américaine.
Il voit dans le droit successoral américain un
système qui assure l'égalité :
«Elles influencent incroyablement sur l'état
social des peuples dont les lois politiques ne sont que l'expression. Elles ont
de plus une manière sûre et uniforme d'opérer sur la société ; elles
saisissent en quelque sorte les générations avant leur naissance. Par elles,
l'homme est armé d'un pouvoir presque divin sur l'avenir de ses semblables. Le
législateur règle une fois la succession des citoyens et il se repose pendant
des siècles ; le mouvement donné à son oeuvre, il peut en retirer la main ;
la machine agit par ses propres forces et se dirige comme d'elle-même vers un
but indiqué d'avance».
Mais pour lui, plus qu'à la loi, la cause de la
prospérité américaine reste attachée aux moeurs :
«J'aperçois chez d'autres peuples de
l'Amérique les mêmes conditions de prospérité que chez les
AnglosAméricains, moins leurs lois et leurs moeurs ; et ces peuples sont
misérables. Les lois et les moeurs des Anglos-Américains forment donc la
raison spéciale de leur grandeur et la cause prédominante que je cherche.
Les lois américaines sont donc bonnes et il faut
leur attribuer une grande part dans le succès qu'obtient en Amérique le
gouvernement de la démocratie, mais je ne pense pas-qu'elles en soient la cause
principale...
C'est à l'Est que les Anglos-Américains ont
contracté le plus long usage du gouvernement de la démocratie. C'est à l'Est
que l'instruction littéraire et l'éducation pratique du peuple ont été les
plus perfectionnées et que la religion s'est le mieux entremêlée à
la-liberté...
Je suis convaincu que la situation la plus
heureuse et les meilleures lois ne peuvent maintenir une constitution en dépit des
moeurs, tandis que celles-ci tirent
encore parti des positions les plus défavorables et des plus mauvaises lois.
L'importance des moeurs est une vérité commune
à laquelle l'étude et l' expérience ramènent sans cesse. Il me semble que je la trouve placée dans mon esprit
comme un point central ; Je l'aperçois au bout de toutes mes idées».
La tyrannie de la majorité est un risque de la
démocratie. Aux Etats-Unis, l'absence de centralisation administrative
l'empêche, mais aussi l'esprit légiste des juristes qui sert de contrepoids à
la démocratie :
«Armé du droit de déclarer les lois
inconstitutionnelles, le magistrat américain pénètre sans cesse dans les
affaires politiques. Il ne peut pas forcer le peuple à faire des lois, mais du
moins il le contraint à ne point être infidèle à ses propres lois et à
rester d'accord avec lui-même...
Il n'est presque pas de question politique, aux
Etats-Unis, qui ne se résolve tôt ou tard en question judiciaire...
Les légistes forment, aux Etats-Unis, une
puissance qu'on redoute peu, qu'on aperçoit à peine, qui n'a point de
bannière à elle, qui se plie avec flexibilité aux exigences du temps et se
laisse aller sans résistance à tous-les mouvements du corps social ; mais elle
enveloppe la société toute entière, pénètre dans chacune des classes qui la
compose, la travaille en secret, agit sans cesse sur elle à son insu et finit
par la modeler suivant ses désirs».
Quelle perspicacité et quelle prophétie !
Ceci explique bien l'importance de la Cour
Suprême américaine, des juges et des lawyers américains, beaucoup plus qu'en
France.
Son explication de la Révolution et, pas
uniquement française, est également prophétique.
Dans «L'ancien Régime et la Révolution», il
explique d'une façon si émouvante que l'égalité est plus tentante que la
liberté et quant à choisir, les individus préfèrent la servitude dans
l'égalité plutôt que la liberté dans l'inégalité.
«Les biens que la liberté procure ne se
montrent qu'à la longue et il est toujours facile de méconnaître la cause qui
les fait naître.
Les avantages de l'égalité se font sentir dès
à présent et chaque jour on les voit découler de leur source.
La liberté politique donne de temps en temps, à
un certain nombre de citoyens, de sublimes plaisirs.
L'égalité fournit chaque jour une multitude de
petites jouissances à chaque homme. Les charmes de l'égalité se sentent à
tous les moments et ils sont à la portée de tous ; les plus nobles coeurs n'y
sont pas insensibles et les âmes les plus vulgaires en font leurs délices. La
passion que l'égalité fait naître doit donc être tout à la fois énergique
et générale.
Je pense que les peuples démocratiques ont un
goût naturel pour la liberté ; livrés à euxmêmes, ils la cherchent, ils
l'aiment, et ils ne voient qu'avec douleur, qu'on les en écarte. Mais, ils ont
pour l'égalité une passion ardente, insatiable, éternelle, invincible ; ils
veulent l'égalité dans la liberté et, s'ils ne peuvent l'obtenir, ils la
veulent encore dans l'esclavage. »
La liberté, pour lui, est un bien absolu elle
est la condition de la démocratie et empêche le despotisme.
Dans des pages d'un grand lyrisme, il exalte les
vertus et les vices de la France :
« Quand je considère cette nation en elle-même,
je la trouve plus extraordinaire qu'aucun des événements de son histoire. En
a-t-il jamais paru sur la terre une seule qui fut si remplie de contrastes et si
extrême dans chacun de ses actes, plus conduite par des sensations, moins par
des principes, faisant ainsi toujours plus mal ou mieux qu'on ne s'y attendait,
tantôt en dessous du niveau commun de l'humanité, tantôt fort au-dessus ; un
peuple tellement inaltérable dans ses portraits qui ont été faits de lui, il
y a deux ou trois mille ans (allusion à la Guerre des Gaules de Jules César)
et, en même temps, tellement mobile dans ses pensées journalières et dans ses
goûts qu'il finit par devenir un spectacle inattendu à lui-même et demeure
souvent aussi surpris que les étrangers à la vue de ce qu'il vient de faire ;
le plus casanier et le plus routinier de tous quand on l'abandonne à lui-même
et lorsqu'une fois on l'a arraché malgré lui à son logis et à ses habitudes,
prêt à pousser jusqu'au bout du monde et à tout oser ; indocile par
tempérament et s'accommodant mieux toutefois de l'empire arbitraire et même
violent d'un prince que du gouvernement régulier et libre des principaux
citoyens ; aujourd'hui, l'ennemi déclaré de toute obéissance, demain
mettant a servir une sorte de passion que les nations les mieux douées pour la
servitude ne peuvent atteindre ; conduit par un fil tant que personne ne
résiste, ingouvernable dès que l'exemple de la résistance est donné quelque
part, trompant toujours ainsi ses maîtres, qui le craignent ou trop ou trop peu
; jamais si libre qu'il faille désespérer de l'asservir, ni si asservi qu'il
ne puisse encore briser le joug ; apte à tout, mais n'excellant que dans la
guerre ; adorateur du hasard de la force du succès, de l'éclat et du bruit ,
plus que la vraie gloire ; plus capable d'héroïsme que de vertu, de génie que
de bon sens, propre à concevoir d'immenses desseins plutôt qu'à parachever de
grandes entreprises ; la plus brillante et la plus dangereuse des nations de
l'Europe et la mieux faite pour devenir tour à tour un objet d'admiration, de
haine, de pitié, de terreur, mais jamais d'indifférence».
Monsieur de Tocqueville nous donne la voie à
suivre.
A lire et à méditer dans la Pléiade ou chez
Gallimard Oeuvres complètes.
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