Anthologie de la pensée juridique, politique et économique

Alexis Clerel de TOCQUEVILLE Paris 1805 - Cannes 1859

 

 

Alexis de Tocqueville est un des plus grands penseurs politiques et juridiques français et un défenseur de la liberté politique. Aristocrate, sociologue, historien, comparatiste, magistrat quelque temps, il a été également avocat et député.
Sa famille a beaucoup souffert de la Révolution : son père et sa mère ont été emprisonnés pendant la Terreur et sauvés de l'échafaud par le 9 Thermidor.
Son grand-père était Malesherbes, guillotiné avec tous les siens.
Et c'est sûrement à la suite de cet assassinat qu'il devait se révéler :
«C'est parce que je suis le descendant de M . de Malesherbes que j'ai écrit ces choses».

Il a publié deux grands ouvrages :
«De la démocratie en Amérique» (t. 1, 1855, t. 2, 1840) écrit à la suite d'une mission qu'il avait obtenue pour étudier les Etats-Unis, le système pénitentiaire en tant que jeune magistrat.
«L'ancien Régime et la Révolution» paraît en 1856, alors qu'il s'est retiré de la vie politique, 3 ans avant sa mort.

Ces deux ouvrages auront un immense succès, surtout le premier.
Il donne des Etats-Unis une analyse à la fois perspicace, prophétique et critique.

«De la démocratie en Amérique» se finit en annonçant dans une page célèbre que les Etats-Unis et la Russie seront les deux plus grandes nations de l'Univers, mais que l'Amérique restera la plus attachante :
«Il y a aujourd'hui sur la Terre deux grands peuples qui, partis de points différents, semblent s'avancer vers le même but : ce sont les Russes et les Anglo-Américains... L'un a pour principal moyen d'action la liberté ; l'autre, la servitude. Leur point de départ est différent, leurs voies sont diverses ; néanmoins, chacun d'eux semble appelé par un dessein secret de la providence à tenir un jour dans ses mains les destinées de la moitié du monde».

Il manifeste une admiration pour le peuple et le système américain, mais il n'entend pas en faire un modèle pour la France. C'est pour cela qu'il restera un vrai comparatif :
«... Mon but a été de montrer, par l'exemple de l'Amérique, que les lois et surtout les moeurs pouvaient permettre à un peuple démocratique de rester libre. Je suis, du reste, très loin de croire que nous devions suivre l'exemple que la démocratie américaine a donné et imiter les moyens dont elle
s'est servie pour atteindre le but de ses efforts ; ... ; et je regarderais comme un grand malheur pour le genre humain que la liberté dût en tous lieux se produire sous les mêmes traits».

Il ajoute que les Etats-Unis ne constituent pas une vraie nation et que la condition des indiens et des Noirs repose sur un comportement des Blancs scandaleux et rend sombre l'avenir des Etats-Unis.

C'est un des premiers à insister sur la loi pour assurer la démocratie américaine. En particulier, il met en exergue le système du régime des successions, plus d'ailleurs que la loi constitutionnelle américaine.

Il voit dans le droit successoral américain un système qui assure l'égalité :
«Elles influencent incroyablement sur l'état social des peuples dont les lois politiques ne sont que l'expression. Elles ont de plus une manière sûre et uniforme d'opérer sur la société ; elles saisissent en quelque sorte les générations avant leur naissance. Par elles, l'homme est armé d'un pouvoir presque divin sur l'avenir de ses semblables. Le législateur règle une fois la succession des citoyens et il se repose pendant des siècles ; le mouvement donné à son oeuvre, il peut en retirer la main ; la machine agit par ses propres forces et se dirige comme d'elle-même vers un but indiqué d'avance».

Mais pour lui, plus qu'à la loi, la cause de la prospérité américaine reste attachée aux moeurs :
«J'aperçois chez d'autres peuples de l'Amérique les mêmes conditions de prospérité que chez les AnglosAméricains, moins leurs lois et leurs moeurs ; et ces peuples sont misérables. Les lois et les moeurs des Anglos-Américains forment donc la raison spéciale de leur grandeur et la cause prédominante que je cherche.
Les lois américaines sont donc bonnes et il faut leur attribuer une grande part dans le succès qu'obtient en Amérique le gouvernement de la démocratie, mais je ne pense pas-qu'elles en soient la cause principale...
C'est à l'Est que les Anglos-Américains ont contracté le plus long usage du gouvernement de la démocratie. C'est à l'Est que l'instruction littéraire et l'éducation pratique du peuple ont été les plus perfectionnées et que la religion s'est le mieux entremêlée à la-liberté...
Je suis convaincu que la situation la plus heureuse et les meilleures lois ne peuvent maintenir une constitution en
dépit des moeurs, tandis que celles-ci tirent encore parti des positions les plus défavorables et des plus mauvaises lois.
L'importance des moeurs est une vérité commune à laquelle l'étude et l' expérience ramènent sans cesse. Il me semble que je la trouve placée dans mon esprit comme un point central ; Je l'aperçois au bout de toutes mes idées».

La tyrannie de la majorité est un risque de la démocratie. Aux Etats-Unis, l'absence de centralisation administrative l'empêche, mais aussi l'esprit légiste des juristes qui sert de contrepoids à la démocratie :
«Armé du droit de déclarer les lois inconstitutionnelles, le magistrat américain pénètre sans cesse dans les affaires politiques. Il ne peut pas forcer le peuple à faire des lois, mais du moins il le contraint à ne point être infidèle à ses propres lois et à rester d'accord avec lui-même...
Il n'est presque pas de question politique, aux Etats-Unis, qui ne se résolve tôt ou tard en question judiciaire...
Les légistes forment, aux Etats-Unis, une puissance qu'on redoute peu, qu'on aperçoit à peine, qui n'a point de bannière à elle, qui se plie avec flexibilité aux exigences du temps et se laisse aller sans résistance à tous-les mouvements du corps social ; mais elle enveloppe la société toute entière, pénètre dans chacune des classes qui la compose, la travaille en secret, agit sans cesse sur elle à son insu et finit par la modeler suivant ses désirs».

Quelle perspicacité et quelle prophétie !
Ceci explique bien l'importance de la Cour Suprême américaine, des juges et des lawyers américains, beaucoup plus qu'en France.

Son explication de la Révolution et, pas uniquement française, est également prophétique.
Dans «L'ancien Régime et la Révolution», il explique d'une façon si émouvante que l'égalité est plus tentante que la liberté et quant à choisir, les individus préfèrent la servitude dans l'égalité plutôt que la liberté dans l'inégalité.
«Les biens que la liberté procure ne se montrent qu'à la longue et il est toujours facile de méconnaître la cause qui les fait naître.
Les avantages de l'égalité se font sentir dès à présent et chaque jour on les voit découler de leur source.
La liberté politique donne de temps en temps, à un certain nombre de citoyens, de sublimes plaisirs.
L'égalité fournit chaque jour une multitude de petites jouissances à chaque homme. Les charmes de l'égalité se sentent à tous les moments et ils sont à la portée de tous ; les plus nobles coeurs n'y sont pas insensibles et les âmes les plus vulgaires en font leurs délices. La passion que l'égalité fait naître doit donc être tout à la fois énergique et générale.
Je pense que les peuples démocratiques ont un goût naturel pour la liberté ; livrés à euxmêmes, ils la cherchent, ils l'aiment, et ils ne voient qu'avec douleur, qu'on les en écarte. Mais, ils ont pour l'égalité une passion
ardente, insatiable, éternelle, invincible ; ils veulent l'égalité dans la liberté et, s'ils ne peuvent l'obtenir, ils la veulent encore dans l'esclavage. »

La liberté, pour lui, est un bien absolu elle est la condition de la démocratie et empêche le despotisme.

Dans des pages d'un grand lyrisme, il exalte les vertus et les vices de la France :
« Quand je considère cette nation en elle-même, je la trouve plus extraordinaire qu'aucun des événements de son histoire. En a-t-il jamais paru sur la terre une seule qui fut si remplie de contrastes et si extrême dans chacun de ses actes, plus conduite par des sensations, moins par des principes, faisant ainsi toujours plus mal ou mieux qu'on ne s'y attendait, tantôt en dessous du niveau commun de l'humanité, tantôt fort au-dessus ; un peuple tellement inaltérable dans ses portraits qui ont été faits de lui, il y a deux ou trois mille ans (allusion à la Guerre des Gaules de Jules César) et, en même temps, tellement mobile dans ses pensées journalières et dans ses goûts qu'il finit par devenir un spectacle inattendu à lui-même et demeure souvent aussi surpris que les étrangers à la vue de ce qu'il vient de faire ; le plus casanier et le plus routinier de tous quand on l'abandonne à lui-même et lorsqu'une fois on l'a arraché malgré lui à son logis et à ses habitudes, prêt à pousser jusqu'au bout du monde et à tout oser ; indocile par tempérament et s'accommodant mieux toutefois de l'empire arbitraire et même violent d'un prince que du gouvernement régulier et libre des principaux citoyens ; aujourd'hui, l'ennemi déclaré de toute obéissance, demain mettant a servir une sorte de passion que les nations les mieux douées pour la servitude ne peuvent atteindre ; conduit par un fil tant que personne ne résiste, ingouvernable dès que l'exemple de la résistance est donné quelque part, trompant toujours ainsi ses maîtres, qui le craignent ou trop ou trop peu ; jamais si libre qu'il faille désespérer de l'asservir, ni si asservi qu'il ne puisse encore briser le joug ; apte à tout, mais n'excellant que dans la guerre ; adorateur du hasard de la force du succès, de l'éclat et du bruit , plus que la vraie gloire ; plus capable d'héroïsme que de vertu, de génie que de bon sens, propre à concevoir d'immenses desseins plutôt qu'à parachever de grandes entreprises ; la plus brillante et la plus dangereuse des nations de l'Europe et la mieux faite pour devenir tour à tour un objet d'admiration, de haine, de pitié, de terreur, mais jamais d'indifférence».

Monsieur de Tocqueville nous donne la voie à suivre.

A lire et à méditer dans la Pléiade ou chez Gallimard Oeuvres complètes.

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