Peut-on être catholique et libéral ?

Pour Patrick Simon, Chrétiens et libéraux sont d'accord sur un principe essentiel :

  • la liberté sans la responsabilité n'est qu'un laxisme destructeur et vain,
  • la responsabilité sans la liberté est une impossibilité axiomatique car la responsabilité ne peut être que personnelle.

Liberté et responsabilité sont les deux faces d'une même médaille.
La victoire du capitalisme sur le communisme est souvent présentée comme le succès du matérialisme, ou du moins de la prospérité matérielle, sur la pénurie. Cette analyse est trop superficielle.
La régression de la misère, la disparition des famines, l'amélioration du confort, les progrès de la médecine et donc de la santé, le développement de la production, tous ces phénomènes qui ont caractérisé les économies des pays dits «capitalistes», sont des conséquences et non des causes.
Ces bonheurs ne sont pas le fruit du hasard. S'ils sont arrivés ici et non pas de l'autre côté du rideau de fer, c'est qu'il y avait ici quelque chose qu'il n'y avait pas là-bas. En buvant la potion magique de la liberté, les Russes ne se sont pas brusquement retrouvés dans l'Eldorado.
En d'autres termes, la liberté n'explique pas à elle seule le succès puisqu'en la recevant, les Russes n'ont pas connu immédiatement la réussite occidentale.
L'échec du marxisme tient donc d'abord à des causes morales.

Le vide spirituel provoqué par l'athéisme...

JEAN-PAUL Il parvient à cette conclusion dans l'Encyclique «Centesimus Annus'» :
« ... Il y a bien certainement l'inefficacité du système économique, qu'il ne faut pas considérer seulement comme un problème technique mais plutôt comme une conséquence de la violation des droits humains à l'initiative, à la propriété et à la liberté dans le domaine économique ...
Mais la cause véritable ... est le vide spirituel provoqué par l'athéisme ...
Le marxisme s'était promis d'extirper du coeur de l'homme la soif de Dieu, mais les résultats ont montré qu'il est impossible de le faire sans bouleverser le coeur de l'homme. »

Ce «vide spirituel», cette absence de repères, de racines et de valeurs morales et en définitive cette passivité dans les pays communistes avait déjà été stigmatisée par le Pape dans une autre encyclique («Sollicitudo rei socialis, 15») :
«L'expérience nous montre que la négation de ce droit (à l'initiative) ou sa limitation au nom d'une prétendue «égalité» de tous dans la société réduit, quand elle ne détruit pas en fait, l'esprit d'initiative, c'est-à-dire la personnalité créative du citoyen. Ce qu'il en ressort, ce n'est pas une véritable égalité mais un «nivellement par le bas».
A la place de l'initiative créative prévalent la passivité, la dépendance et la soumission à l'appareil bureaucratique, lequel, comme unique instance «d'organisation» et de «décision» -sinon même de «possession» - de la totalité des biens et des moyens de production, met tout le monde dans une position de sujétion quasi absolue) ... ».

Or, le «nivellement par le bas» s'oppose à la nature humaine qui doit pouvoir s'améliorer. L'aventure humaine est une destinée. Elle révèle par elle-même le mystère qui la propulse : la Création n'est pas achevée car le Créateur a mis dans l'univers de multiples virtualités pour que l'homme les découvre, les utilise et leur donne un sens. La vocation humaine est de participer à cette Création, de l'achever et de lui donner sa pleine splendeur.
Quand je pense à la patience, la finesse, la générosité, le courage, la foi avec laquelle l'intelligence humaine a su résoudre tant de problèmes, tirer parti de tant de possibilités, découvrir tant de secrets profondément inaccessibles mais qui attendaient cette révélation, je suis profondément ému et je rends grâce au Seigneur de nous avoir donné ces dons, à nous les humains et d'avoir eu ce génie de faire une Création inachevée pleine de secrets cachés.

Et je me demande chaque jour:
Qu'est-ce que l'homme va découvrir cette semaine ?
Un nouveau médicament, une nouvelle industrie, une règle plus juste ?
Comment l'aventure va-t-elle se poursuivre ?
Quel sera le prochain épisode ?

Mais j'enrage aussi de voir tous ces obstacles que la bêtise, le conformisme, la peur, les atavismes primitifs ou collectivistes ont dressé sur le chemin de la création humaine et je prie le Seigneur pour qu'il nous en délivre.
Pourtant en faisant cette prière, je me demande toujours si elle est recevable, car n'est-ce pas précisément la volonté de Dieu que nous parvenions à nous en délivrer sans son aide ?

La genèse du libéralisme...

Dans une brillante démonstration, Patrick Simon nous décrit la genèse du libéralisme et la compare à celle de l'Eglise Catholique :
L'Eglise est l'héritière de cette longue tradition, biblique qui a commencé à transformer l'homme il y a plusieurs milliers d'années, quand elle s'est distinguée de la pensée dominante de son époque.
Considérons la démarche libérale.
Elle proteste contre le pouvoir de l'Etat et affirme que la société civile sait s'autogouverner.
Que défend-elle donc au fond ?
La personne bien sûr, les droits individuels et plus spécialement l'idée que la liberté conduit plus facilement à la vérité, à la réussite, au progrès, l'idée que l'autonomie de la personne la rend responsable, qu'elle ne peut trouver le bien et donc le bonheur que de sa propre initiative, par son propre discernement.
Catholicisme et libéralisme mettent l'accent sur cette autonomie et cette créativité de la personne humaine.
Ces deux convictions ont en fait la même origine.
Elles viennent toutes deux de la tradition biblique.

Le capitalisme, c'est humain...

Et aux détracteurs de la liberté dans la religion catholique, l'auteur nous rappelle que le capitalisme, c'est l'humain.
Le mot même de capitalisme vient de «Caput», la tête, l'esprit, le cerveau.
C'est l'esprit humain qui fonde le système, l'esprit en action.
L'auteur rappelle que le libéralisme ne nie pas les valeurs chrétiennes.
C'est même sur ces valeurs que la société s'est édifiée.
Ne pas voler a conduit à ne pas violer la propriété privée, ne pas mentir a amené à tenir ses engagements contractuels, ne pas commettre de violences a guidé ceux qui pratiquaient ce principe vers le respect de la vie privée et de la sécurité du marché.
Etre courageux a permis d'entreprendre, d'être responsable, de réparer les conséquences de ses fautes, etc.
Les sentiments moraux font la richesse des nations.
Si les dictatures totalitaires échouent souvent en matière économique, ce n'est pas seulement en raison de la privation de libertés qu'elles engendrent mais c'est aussi à cause de la destruction des sentiments moraux qu'elles suscitent.
Une source commune pour le libéralisme et le catholicisme, Saint Thomas d'Aquin.
Le génie de Saint Thomas est, on le sait, d'avoir compris qu'il existait une loi naturelle accessible à l'homme par sa raison.
Cinq siècles avant Montesquieu, il avait discerné la nécessité de limiter les pouvoirs politiques :
«Il est préférable de limiter son [il s'agit du roi] pouvoir de façon qu'il ne puisse en abuser.
Dans ce but, la nation toute entière devrait participer à son propre gouvernement».

Plusieurs siècles avant les premiers régimes parlementaires et leurs contrôles de la fiscalité, il écrivait :
«Aucun gouvernement n'a le droit de percevoir des impôts au-delà des limites fixées par le peuple».

Patrick Simon nous fait une exégèse magnifique de l'encyclique «Centesimus Annus» et de l'évolution de la doctrine de l'Eglise en matière économique.

Le facteur principal de la richesse...

La pensée du Pape a évolué car il a compris que le capital pouvait aussi être humain comme l'est le travail et qu'il n'était donc plus nécessaire d'opérer une hiérarchie entre l'un et l'autre.
Il l'explique dans l'un des plus beaux passages de l'encyclique [sections 31 et 32] qui marquera le mouvement de la pensée tant dans le domaine religieux que dans celui des sciences humaines :
«Dans l'histoire, ces deux facteurs, Ie travail et la terre, se retrouvent toujours au principe de toute société humaine ; cependant ils ne se situent pas toujours dans le même rapport entre-eux.
Il fut un temps où la fécondité naturelle de la terre paraissait être et était, effectivement, le facteur principal de la richesse, tandis que le travail était en quelque sorte l'aide et le soutien de cette fécondité.
En notre temps, le rôle du travail humain devient un facteur toujours plus important pour la production des richesses immatérielles et matérielles ; en outre, il paraît évident que le travail d'un homme s'imbrique naturellement dans celui d'autres hommes.
Plus quejamais aujourd'hui, travailler, c'est travailler avec les autres et travailler pour les autres : c'est faire quelque chose pour quelqu'un.
Le travail est d'autant plus fécond et productif que l'homme est plus capable de connaître les ressources productives de la terre et de percevoir quels sont les besoins profonds de l'autre pour qui le travail est fourni. [Section 32].
Mais, à notre époque, il existe une autre forme de propriété et elle a une importance qui n'est pas inférieure à celle de la terre : c'est la propriété de la connaissance, de la technique et du savoir.
La richesse des pays industrialisés se fonde bien plus sur ce type de propriété que sur celui des ressources naturelles. »

Et, un peu plus loin, comme si cela ne suffisait pas pour bien mettre au grand jour l'évolution de la position de l'Eglise, Jean-Paul Il reprend son analyse des transformations du capital :
«Si, autrefois, le facteur décisif de la production était la terre et si, plus tard, c'était le capital, compris comme l'ensemble des machines et des instruments de production, aujourd'hui le facteur décisif est de plus en plus l'homme lui-même, c'est-à-dire sa capacité de connaissance qui apparaît dans le savoir scientifique, sa capacité d'organisation solidaire et sa capacité de saisir et de satisfaire les besoins des autres.» [section 32].

L'encyclique « Centesimus Annus» permet une évolution sensible de l'Eglise sur 4 points :

  • Le rôle de la liberté ;
  • Le rôle du profit ;
  • Le rôle de l'Etat Providence ;
  • Le rôle de la «main invisible».

La capacité d'initiative et d'entreprise...

Le sens de la liberté
«L'économie moderne de l'entreprise comporte des aspects positifs dont la source est la liberté de la personne qui s'exprime dans le domaine économique comme en beaucoup d'autres.» [section 32].
«La liberté économique n'est qu'un élément de la liberté humaine.» [section 39].
«Ainsi devient plus évident et déterminant le rôle du travail humain maîtrisé et créatif et... celui de la capacité d'initiative et d'entreprise.

 

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