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La pauvreté et ses mesures
Patrice Planté :
Pr. LEMENNICIER, vous publiez conjointement avec Olivier Maillard, une très
intéressante étude sur la pauvreté et ses mesures, dans le bulletin
d'information et de liaison des libéraux de l'ALEPS, (ALEPS - 35, avenue Mac
Mahon - 75017 Paris).
Vous montrez que toutes les politiques de lutte
contre la pauvreté échouent en général, parce que l'on ne sait pas définir
avec précision la notion même de «pauvreté».
Mais surtout, vous démontrez d'une façon
éclatante, que le concept de pauvreté est utilisé par le pouvoir comme levier
émotif pour justifier une pratique de redistribution des revenus dont les
«pauvres» ne perçoivent qu'un faible pourcentage.
Pr. B. LEMENNICIER : Les
difficultés à mesurer un seuil de pauvreté sont compréhensibles, mais on ne
peut les taire ou faire comme si elles n'existaient pas, encore moins fonder des
politiques
sociales sur des mesures erronées.
En 1994, selon le dernier rapport des
statisticiens de l'INSEE «Mesurer la pauvreté aujourd'hui», près de 10% des
ménages sont comptés comme pauvres, au sens où ils disposent d'un niveau de
vie inférieur à la demi-médiane des revenus par unité de consommation.
Le seuil de pauvreté était de 39 800 F. A titre
de comparaison, pour la même période, le SMIC était de 58 580 F, le minimum
vieillesse de 38 320 F et le RMI de 27580F.
Ce pourcentage de ménages pauvres est
globalement le même qu'en 1984. Il convient, dès lors, de s'interroger sur le
coût et l'efficacité des politiques de lutte contre la pauvreté et plus
spécifiquement sur les minima sociaux, dont le revenu minimum d'insertion
(RMI), instauré en 1989 constitue, avec le minimum vieillesse, désormais l'un
des piliers principaux.
En effet, avec approximativement 900 000
bénéficiaires du RMI en 1994, le contribuable dépensait 24,8 milliards de
francs pour cette aide, à laquelle il faut ajouter les dépenses d'aide
sociale, (aide sociale à l'enfance, aux personnes handicapées et aux personnes
âgées), dont le montant en 1984 était de 44,7 milliards de francs et en 1994
de 73,3 milliards de francs.
Patrice Planté :
En 1994, le contribuable versait donc, contraint et forcé, une somme minimale
de 98 milliards de francs pour faire face à la pauvreté !
C'est énorme d'autant que, maigre cet effort, la
pauvreté n'a pas reculé et s'est même aggravée, par exemple dans les
départements d'Outre-mer français ! Où est l'erreur ?
Pr. B. LEMENNICIER :
Les sommes versées par la collectivité sont en fait excessivement difficiles
à préciser, tarit le système d'aides aux pauvres est devenu complexe.
Nous avons voulu surtout nous attacher dans cette
étude, à prouver la difficulté statistique de définir la pauvreté.
La pauvreté est un phénomène difficilement
mesurable et principalement transitoire.
La question de la mesure de la pauvreté peut
sembler incongrue, mais elle mérite d'être posée car de nombreuses
interrogations concernant le choix d'un seuil de pauvreté, ainsi que la mesure
de la pauvreté subsistent. En d'autres termes, si la pauvreté n'est pas
contestable ' l'ampleur du phénomène n'est pas définitivement et unanimement
appréciée.

En fait, les économistes et sociologues
retiennent plusieurs approches pour définir la pauvreté. Ainsi, M. Claude
(1998), directeur des statistiques démographiques et sociales à l'INSEE,
distingue-t-il :
Une approche en termes de revenu nominal
(pauvreté relative) : «est pauvre toute personne dont le revenu nominal se
situe à la moitié du revenu médian». Le coefficient de 50% est purement
arbitraire. Certains pays retiennent le chiffre de 60% du revenu médian,
d'autres 40%. Le seuil de 50% correspond en 1994 à environ 3 800 F par mois
pour une personne seule, 6 800 F pour un couple avec un enfant, 7 900 F pour un
couple avec deux enfants. Au regard de cette définition, les pauvres
représentent 10,4% des ménages (il y a 23,156 millions de ménages en France)
soit 2,408 millions de ménages ou encore 5,5 millions de personnes, dont 1J
million d'enfants de moins de 14 ans.
Une approche en termes de revenu réel (pauvreté
absolue) : «est pauvre toute personne qui ne peut consommer, faute de moyens,
un certain nombre de biens d'usage ordinaire ou de consommation de base (biens
de nécessité)». Cette définition est tout aussi arbitraire que la
précédente. En général, les tenants de cette approche retiennent les biens
correspondant à la consommation de plus de la moitié de la population ou
jugée comme indispensable pour plus de la moitié des gens. Aux États-Unis,
où une telle mesure est utilisée, est pauvre toute personne dont le revenu est
égal à trois fois le coût minimal de la ration alimentaire nécessaire à
chacun. On obtient pour une personne seule en 1997 la somme de 682 dollars par
mois, (en 1994, il s'agissait de 629 dollars par mois), soit en parité de
pouvoir d'achat, le montant de 4 450 F. Avec cette définition, le Bureau of
Census américain, l'équivalent de l'INSEE, recense 14% de pauvres dans la
population, ce qui fait 40 millions d'Américains.
Patrice Planté :
J'ai lu dans votre article que si l'on devait appliquer les bases de calcul
américaines à la France, le nombre de pauvres serait égal à 8 400 000 en
France !
Effectivement, les pauvres ne sont pas tous
identiques selon les statistiques des Etats !
Pr. B. LEMENNICIER:
Il existe une approche en termes de satisfaction (pauvreté subjective) : «est
pauvre toute personne qui estime que son revenu donne un niveau de satisfaction
inférieur au minimum qu'il juge nécessaire pour vivre». Si on applique cette
définition à une population enquêtée et représentative de la population
totale, on trouve alors entre 20 ou 37% de pauvres, selon que le ménage
considère respectivement qu'il vit difficilement ou très difficilement ou
qu'il dépense plus qu'il ne gagne!
Et enfin, une approche administrative «est pauvre toute personne bénéficiant d'une
aide dont l'objectif est de lutter contre la pauvreté». En prenant les huit
minima sociaux suivants : minimum vieillesse, invalidité, allocation aux
handicapés, allocation de parent isolé, allocation de solidarité spécifique,
allocation d'insertion, allocation de veuvage et revenu minimum d'insertion, on
obtient en 1995 un chiffre de 3,3 millions de ménages, soit aux environs de 6
millions de personnes. L'approche administrative ne recoupe pas l'approche
monétaire, avec quasiment 1 million de ménages supplémentaires.
Patrice Planté :
Vous avez centré vos critiques sur ces définitions de la pauvreté. En
particulier, le mode de calcul statistique paraît complètement irréaliste et
«déshumairisé».
Pr. B. LEMENNICIER :
Dans l'échelle d'équivalence, on mesure la pauvreté individuelle en prenant
pour unité d'observation, le ménage. Il s'agit alors de mesurer la pauvreté
par unité de consommation. A l'origine de cette mesure, se trouve l'idée que
des ménages de taille différente et de composition différente connaissent des
niveaux de vie différents, un couple sans enfant, par exemple, ayant des
opportunités de consommation et de loisirs plus élevées que ce même couple
avec un enfant (ou qu'un autre couple avec un enfant disposant d'un revenu
familial identique). Plus le nombre d'adultes et ' dans une moindre mesure, le
nombre d'enfants dans le ménage est élevé, plus la compensation monétaire
nécessaire pour maintenir le niveau de vie du ménage est importante.
Chaque membre de la famille se voit ainsi
attribuer un poids : l'INSEE, par exemple, confère à une personne vivant seule
un poids égal à 1, un adulte supplémentaire (ou un enfant de plus de 15 ans)
se voit attribuer un poids de 0,7 et un enfant de moins de 15 ans un poids de
0,5.
Supposons que le revenu de la famille soit de 10
000 F. Le véritable revenu, représentatif du niveau de vie dont dispose cette
famille est de 10 000 F si elle ne comporte qu'un membre, 10 000/1,7 soit 5 882
F pour un couple sans enfant et 10 000/2,2 soit 4 545 F pour un couple avec un
enfant !
Ce principe présente un certain nombre de
contradictions. Ainsi, les dépenses occasionnées par la présence d'enfants ou
de personnes à charge sont supposées n'apporter aucune satisfaction aux autres
membres de la famille comme la production domestique du conjoint supposée
nulle, de même que l'utilité procurée par la présence des enfants.
Par ailleurs, il est impossible de comparer le
niveau de vie entre les familles avec enfants et d'autres sans enfant, en termes
de biens de consommation et de loisirs.
Dans l'unité de mesure ménage ou individu, il
ne s'agit pas de mesurer la pauvreté par unité de consommation, mais de
mesurer la pauvreté par individu décidant de vivre en couple ou avec plusieurs
autres personnes. Le statisticien fait une confusion entre économies d'échelle
et économies d'envergure et néglige le fait que le ménage est une entreprise
qui produit des biens dont il tire une satisfaction et non pas une unité de
consommation. En se centrant sur les dépenses de consommation et la
consommation par tête, il commet une erreur d'appréciation importante.
Patrice Planté :
Il semble que le choix du revenu pour mesurer la pauvreté soit également très
difficile.
Pr. B. LEMENNICIER :
De nombreuses critiques peuvent être adressées à la mesure de la pauvreté.
Tout d'abord, sont souvent omis les revenus
implicites tirés de l'occupation àtitre plus ou moins gracieux de logements
par certains individus. Ainsi, la 4' vague d'enquête, menée en 1992, par le
CREDOC sur un panel de RMIstes révèle que 5,4% des interrogés sont ou bien
logés gratuitement, ou bien hébergés par leur famille ou des amis (20,6%) ou
bien habitent un logement de fortune (2%). Cette information nous permet de
conclure que le revenu du RMIste est vraisemblablement sous-estimé, la taille
de cette sous-estimation restant inconnue. Il en est de même de la critique
concernant l'omission dans le calcul du revenu complet de la valeur du loisir.
Patrice Planté :
Vous voulez dire que la valeur du loisir serait un élément modifiant le
comportement des individus.
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