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Il
est urgent que la France s’adapte aux perspectives d’une
grande Europe

La France
est le seul pays où les opposants à l’élargissement,
évalués à 47 %, sont plus nombreux que les partisans.
Le présent texte a été rédigé
avant que soient connues les délicatesses de la négociation sur
ce qu’on appelle le financement de l’élargissement.
À ce sujet, Le Monde (1)
titrait le 22 octobre à 19 heures : "Les craintes d’un
report de l’élargissement de l’Union s’amplifient".
Quoi qu’il en soit de ce pronostic, nous maintenons notre point
de vue.
Il serait lamentable que l’élargissement
apparaisse comme bloqué par la seule France, arrimée à ses
subventions agricoles, alors que l’Union Européenne coûte aux
Européens 2,63 euros par habitant, prélevant moins de 1,3 % du
PIB et que le surcoût entraîné par l’élargissement sera de
0,03 %. (2)
On doit toujours demeurer prudent
avec les schémas rhétoriques sur le thème "Nous sommes
le seul pays", "le dernier" ou "le
premier". Qu’il s’agisse des accidents de la route,
des maladies nosocomiales ou des monopoles d’État on peut
toujours trouver pire parmi les 191 pays membres de l’Organisation
des Nations Unies.
S’il nous arrive donc, parfois
très légitimement, de tirer argument des singularités
nationales, pour les louer ou les critiquer, nous allons de plus
en plus devoir apprendre à vivre et à raisonner, à l’horizon
2004 - souhaitable et si proche - dans le contexte d’une
communauté de 25 États-Membres qui constitue notre véritable
famille, notre famille naturelle, l’Europe.
Si logique que puisse être cette
évolution, à laquelle les dirigeants français ont contribué,
constamment et au premier chef, depuis 1950, elle heurte cependant
des manières d’agir et de raisonner dont nous semblons très
peu résolus à nous déshabituer.
Qu’il s’agisse des médiats,
des écoles ou des syndicats, par exemple, tout semble encore
pensé en France de manière hexagonale, centralisée à Paris,
linguistiquement commode et historiquement naïve.
Et comme ces médiats, ces écoles
et ces syndicats sont à la fois très naïfs et très
conformistes, ils n’imaginent pas que les autres peuples
existent, en bien comme en mal. On ne peut pas construire un
ascenseur en Lettonie, on ne saurait traire une vache au Portugal,
on ne peut pas faire confiance à un policier au Danemark. Quant
aux nuages ils ne traversent pas les frontières, c’est bien
connu.
En fait, les Français avaient pris
l’habitude d’une Europe à Six. Elle s’est trouvée
progressivement élargie, sans que la classe politique et,
surtout, les médiats n’incorporent l’idée que Stockholm et
Lisbonne ont aussi leur météorologie, et que si la pluie sur
Brest est supposée intéressante pour les téléspectateurs de
Besançon, il est également possible de leur parler de ce qui se
passe à Dublin, à Copenhague ou à Madrid.
Déjà l’Europe des 15 a cessé
de ne se penser qu’en termes de relations franco-allemandes.
Plusieurs pays, exactement 5 États membres sur 15, sont demeurés
neutres dans nos guerres du XXe siècle. D’autres encore voient
l’Histoire européenne d’une manière radicalement différente
(3). Dans l’Europe des 25, les 2/3 des pays n’ont
pas fait partie de l’Empire de Charlemagne, etc.
Nous ne devons pas douter que l’entente
franco-allemande sera, ou serait, une nécessité pour cette
Grande Europe mais le besoin en sera d’autant plus accentué que
l’on sera totalement sorti de l’espace "carolingien"
du Traité de Rome de 1957 et que sur 453 millions d’hommes et
de femmes, la France + l’Allemagne cela ne représentera même
pas le 1/3 du continent, sous-représenté au sein de la
Commission, etc. Si Français et Allemands sont en désaccord dans
l’Europe des 25, alors plus aucune décision d’ordre
communautaire ne sera possible.
Or, loin de se préparer à cette
situation, il semblerait que les cercles dirigeants de notre pays
imaginent encore possible de l’éviter, d’en contourner l’évidence
et surtout d’en voiler les conséquences aux secteurs
électoralement décisifs de l’opinion, aux groupes d’intérêts
et aux forces de conservation.
C’est ainsi que les sondages font
apparaître que la France est aujourd’hui au sein de l’Union
Européenne le seul pays où les opposants à l’élargissement,
évalués à 47 %, sont plus nombreux que les partisans.
En Allemagne, en Angleterre, pour
des raisons diamétralement opposées d’ailleurs, on trouve des
réticences importantes autour de 35 % mais elles sont moindres et
minoritaires.
L’Allemagne en tant qu’État et
industrie désire à tout prix l’extension en Europe centrale.
Mais une partie des Allemands
craint d’avoir à supporter seuls le poids financier de l’opération,
d’autres voudraient acheter l’unification sociale et
économique de leur pays avant de se préoccuper de l’Europe de
l’est, d’autres enfin, chassés de Silésie, des Sudètes ou
de la Poméranie en 1945 n’éprouvent guère de sympathies pour
les Slaves catholiques de Pologne ou de Bohême. Malgré tout
cela, au total, les "pour" sont bel et bien
majoritaires.
Cela est si vrai que M. Joschka
Fischer, reconduit dans ses fonctions grâce à la victoire
électorale de la coalition Rouge-Verte le 22 septembre, a choisi
le 21 octobre une voie radicalement nouvelle en se nommant
lui-même, avec l’accord du chancelier Schroeder représentant
de son pays à la Convention pour l’avenir des institutions
européennes, où la France, en tant qu'État, n’est
représentée que par M. Moscovici, de moindre pointure et de
convictions moins claires.
On a assisté depuis 10 jours à un
tir de barrage médiatique contre le président de la Commission
européenne, M. Prodi.
Il est donc d'autant plus urgent de
renforcer les institutions européennes, d’adopter enfin un
système simple, clair et démocratique - et de s’entendre entre
Français et Allemands pour soulager le budget européen de 47
milliards d’euros d’ineptes subventions agricoles, et de
fonder, enfin, une Europe de la défense et de la recherche.
Si la France ratait cette occasion
historique, tout l’effort entrepris depuis les années 1950
risquerait hélas de se retourner contre elle. Elle ne tomberait
sans doute pas immédiatement 25e
et dernière d’une classe de 25, mais elle décrocherait
gravement du peloton de tête des nations européennes.
Nous ne devons pas, nous ne pouvons
pas nous résoudre à une telle hypothèse.
(1)
Édition datée du 23 octobre.
(2)
Ceci ne préjuge pas de la pertinence, ou de l’impertinence, de
la suggestion française de remettre en cause la ristourne
négociée en 1984 par Mme Thatcher au profit de la seule
Grande-Bretagne.
(3)
À quelle date la Lithuanie, la Lettonie, l’Estonie, la Finlande
ou la Pologne doivent-elles célébrer leur
"libération" par l’Armée rouge ? Celle de 1939-1940
ou celle de 1944-1945 ?
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