LES IDÉES POSITIVES DE M. DANIEL BOUTON


Elles permettraient d'aboutir à la transformation de la sécurité sociale
en véritable institution de Crédit social.

Dans l'édition du Monde datée de ce 26 décembre, M. Daniel Bouton a publié une tribune libre, sous le titre "Treize propositions pour la réforme de l'assurance-maladie" et en qualité de "banquier, a été directeur du budget de 1988 à 1991". Ceci nous semble indiquer qu'il s'agit d'opinions personnelles et qu'il ne s'agit pas d'un projet politicien ni même des suggestions du Medef. M. Daniel Bouton est à la fois le président de la Société générale et de la commission économique du Medef. Mais il ne s'exprimait pas à ce dernier titre.

Il s'exprimait encore moins au nom du pouvoir actuel. Celui-ci a institué un Haut conseil de l'assurance-maladie de 53 membres, comprenant les représentants syndicaux et mutualistes, à vocation unanimiste. Ce comité devrait remettre bientôt (1) ses conclusions.

Au sein du pouvoir actuel on perçoit en effet une contradiction manifeste entre les propos du chef de l'État et ceux du chef du Gouvernement.
"Nous avons un système qui est un bon système (...), ce qui veut dire qu'il n'y a pas à le réformer", mais seulement à "l'adapter", déclarait encore M. Chirac le 14 juillet 2003, à l'occasion de son allocution traditionnelle.
"Nous avons cette fois l'intention d'aller au bout de la réforme", a cru pouvoir affirmer au contraire M. Raffarin, le 13 octobre suivant, lors de l'installation du Haut Conseil.

Et, probablement limité par le président de la république, ce groupe de travail n'aura guère à examiner que 3 petites pistes de réformes.
Parler de "plan Bouton" comme l'a fait l'AFP, et ultérieurement les inusables et indécrottables porte-parole de Force ouvrière et du parti socialiste, est donc à la fois polémique et prématuré.

Sur ces 13 propositions, toutes n'ont évidemment pas le même intérêt.

On ne s'attardera pas à certaines idées comme "Ne plus rembourser les dépenses d'accidents liés à la pratique d'un sport" qui, certes, aboutiraient à diminuer les dépenses de la sécurité sociale, mais qui ne correspondent absolument pas à l'ampleur du problème.

La proposition 13, la dernière, est intellectuellement la plus importante : "il faut bien admettre, écrit M. Bouton, que le monopole de la gestion confié à la Sécurité sociale française est intrinsèquement porteur de surcoût. Introduire des éléments de concurrence dans les systèmes de gestion et entre les offreurs de soins est indispensable pour éviter que la banqueroute actuelle de la Sécurité sociale ne se transforme en une faillite définitive." Ce n'est d'ailleurs ni tout à fait radical ("il faut bien admettre"…) ni totalement nouveau par rapport aux propositions du Medef. Le titre en est limitatif : "Introduire des éléments de concurrence".

Ceci n'enthousiasmera pas entièrement nos amis pour qui la concurrence doit être la règle. Et cela fera même ricaner ceux qui persistent à nous dire depuis les Directives européennes de 1992, dans un acte de foi splendide, que le monopole est réellement aboli.

Le texte de M. Bouton constitue cependant un très important pas en avant.

On doit regretter que, dans la classe politique, personne n'ose en reconnaître le bien fondé.

L'autorité de la prise de position de M. Daniel Bouton vient de ce qu'il représente lui-même, qu'il est un chef d'entreprise apparemment de qualité. Ses anciennes fonctions administratives ou ses amitiés politiques éventuelles (2) n'ont rien à voir avec le contenu de ses déclarations.

Car il s'est évidemment attiré les critiques de tous ceux qui ont pour but exclusif tel ou tel mouvement de pièces sur l'échiquier politicien, ce dont les contribuables, citoyens ordinaires et membres de la société civile se préoccupent fort peu.

Deux députés UMP de l'ouest, auxquels on prête des opinions qualifiées de libérales et qui, sans doute à ce titre, sont assez notoirement hostiles à M. Juppé, ont ainsi été les premiers à réagir "à droite". Et ils ont réagi contre !

Il s'agit d'abord du sympathique M. François Goulard, député du Morbihan qui, dans les débats, intervient volontiers pourtant en faveur de la responsabilisation des assurés. Le 27 novembre au sein du Haut Conseil de l'assurance-maladie, il reprenait ainsi courageusement à son compte la théorie assurantielle de l'aléa moral, en vertu de laquelle, par exemple, un conducteur assuré irait plus vite et prendrait davantage de risques du simple fait qu'il est couvert par son assurance.

Or, l'expression doctrinale de "responsabilisation des assurés" ne figure pas dans les 13 propositions de M. Bouton. M. Goulard n'y a donc pas trouvé "d'idées originales" puisqu'il n'y a pas retrouvé les siennes… M. Goulard s'étonne que le partage entre assurance obligatoire et assurance complémentaire ne soit "pas du tout évoqué", estimant pour sa part que le rôle de chacun doit être "mieux défini". Quant à M. Madelin (UMP, Ille-et-Vilaine) il est plus sévère encore.
Il déclare que "M. Bouton passe à côté de l'essentiel" et ne propose aucune "réforme de fond". M. Madelin, ne perçoit dans son texte qu'un moyen "de rationner les soins et de contrôler davantage les assurés dans l'espoir de faire des économies". M. Madelin considère que "ces propositions s'inscrivent - hélas ! - dans la logique d'une économie administrée".

Seul à ce jour, M. François Cornut-Gentille, (UMP, Haute-Marne, ancien proche de Philippe Séguin) accorde de l'intérêt aux propositions de M. Bouton. "Ça a le mérite de poser le problème au niveau où il doit l'être", déclare M. Cornut-Gentille qui approuve le diagnostic et "pense qu'il est temps de réfléchir", tout en disant, bien sûr qu'il "ne souscrit pas à tout ce qui est développé".

Allons ! Ne pressons pas M. Cornut-Gentille : il ne sera vraiment temps de réfléchir que quand la droite sera retournée dans l'opposition !

Il est pourtant de très bonnes propositions dans les idées de M. Bouton à commencer par le point n° 1, et surtout parce qu'il le met en tête de liste : "Ne pas augmenter les prélèvements sur les actifs".

Une idée de M. Bouton choque beaucoup les politiciens, eu égard à leurs électeurs. Elle nous semble la plus grave, la plus provocante en apparence et en même temps la plus féconde : c'est le point n° 2 "Récupérer les dépenses maladie sur les successions".

Nous pensons qu'il y a là matière à réflexion et à action.

Si le système de sécurité sociale de demain devait jouer un rôle, ne serait-ce pas, au fond, comme un dispositif de Crédit social : un rôle de banquier qui avancerait les dépenses de santé, à la demande des citoyens français eux-mêmes et sur des critères qui sont actuellement plus ou moins ceux de l'assurance-maladie, (et pourquoi pas d'autres dépenses du système social et familial).

Ces prêts seraient remboursables sans intérêt dans les limites des cotisations actuellement prélevées, cotisations qui cesseraient d'être obligatoires pour ceux qui n'empruntent pas, ou, s'agissant des dépenses de fin de vie, à valoir sur les successions éventuelles.

Depuis très longtemps une telle idée d'avenir nous semble de nature à responsabiliser les assurés, à garantir vraiment la solidarité nationale et à libérer ceux qui trouvent le fardeau trop lourd, car personne dans ce cas ne serait légalement contraint de recourir à une telle institution de Crédit social.

Pour cette seule raison, nous devons remercier M. Bouton d'avoir ouvert enfin le débat, bloqué depuis trop longtemps par la classe politique et les bureaucraties syndicales.

JG Malliarakis


(1) "Sur la base de son rapport, remis fin janvier, le ministre de la santé, Jean-François Mattei, engagera une concertation avec les acteurs du système de soins, prélude à des mesures qui seront arrêtées à la fin du printemps. Elles devraient être annoncées par M. Chirac, le 14 juillet, et adoptées par le Parlement à l'automne." cf. Le Monde du 23 décembre

(2) Le Monde le présente pour un intime de M. Alain Juppé. Nous n'avons guère confiance en ce personnage, c'est le moins qu'on puisse dire. Mais, en l'occurrence, cela nous semblerait plus un bon point pour M. Juppé qu'un mauvais pour M. Bouton. Si Alain Juppé prenait position pour les propositions positives de M. Bouton, nous saurions applaudir. Et si un jour il les mettait en pratique, enterrant son fameux plan de 1995, nous devrions applaudir encore plus fort. Nous n'en sommes pas là ! Nous pouvons faire, en revanche, évidemment confiance aux politiciens et aux technocrates pour mettre à profit les 2 ou 3 points faibles contenus dans les 13 propositions de M. Bouton…

Les mesures proposées par Mr Bouton :

1. Ne pas augmenter les prélèvements sur les actifs
Le principe numéro un des propositions qui vont suivre est d'interdire tout recours à une augmentation des prélèvements obligatoires pesant sur les actifs. En les augmentant encore, on risquerait de tarir la source de création de richesses à laquelle s'étanche la soif redistributrice. En conséquence, une première mesure serait donc, en matière de ressources, de supprimer toute dégressivité de la CSG en fonction de la nature des revenus (retraites), voire d'augmenter son taux en fonction de l'âge.

2. Récupérer les dépenses maladie sur les successions
On doit analyser les effets patrimoniaux de la Sécurité sociale en combinant le vieillissement, la prise en charge des dépenses maladie par la collectivité, avec le droit fiscal et social. On aboutit à ce résultat paradoxal que les cotisations d'assurance-maladie et la CSG, payées principalement par les actifs, permettent de maintenir presque intégralement le revenu et donc le capital transmis par le de cujus de 83 ans à l'héritier de 61 ans. Une réflexion doit s'engager sur l'institution au profit de la Sécurité sociale d'un droit à récupération sur les successions des dépenses médicales des dernières années de la vie.

3. Adopter un mode de gouvernance rigoureux
La gouvernance actuelle de la Sécurité sociale est une des explications majeures de la faillite à laquelle on assiste. La loi de financement de la Sécurité sociale a démontré son inefficacité dans la maîtrise des dépenses. Le recours, sans aucune autorisation du législateur, au compte d'avances de la Caisse des dépôts, à hauteur de plusieurs dizaines de milliards d'euros, par simple arrêté constitue la plus belle violation des principes de base de bonne gestion financière. La loi de financement de la Sécurité sociale, dont l'essentiel des ressources provient de la CSG, doit être intégrée dans la loi de financement de l'année et soumise aux procédures afférentes. Les avances de la Caisse des dépôts doivent être interdites. Un déficit supplémentaire doit être soit financé par le collectif, après autorisation du Parlement, soit faire l'objet d'un financement par le marché avec une garantie formelle et plafonnée de l'Etat.
Le fouillis de la gouvernance entre les pouvoirs du ministre de la santé, ceux de l'assurance-maladie, ceux des autres établissements publics doit être clarifié sur la base d'un double principe. Le gouvernement est responsable de la politique de santé, donc de l'offre, donc des volumes. La caisse d'assurance ne devrait, elle, être responsable que des prix par la négociation avec les professions concernées, sans droit pour le ministre de réformer ses décisions.
La caisse nationale d'assurance-maladie pourrait être gouvernée par un directoire de trois personnes, nommées suivant une procédure à définir par le gouvernement, avec l'aval du Parlement. Ce directoire aurait un mandat long et ne pourrait être révoqué qu'au terme d'une procédure lourde, exceptionnelle et publique. Un conseil de surveillance à caractère consultatif permettrait au directoire de s'entourer des avis nécessaires, les partenaires sociaux étant confinés à ce rôle, sauf délégation expresse d'un morceau de la gestion, comme pour les régimes complémentaires vieillesse.

4. Faire diriger les hôpitaux par des représentants des cotisants
Modifier le mode d'administration de l'hôpital public : le payeur public doit être le décideur. N'étant pas le payeur, la collectivité territoriale d'implantation n'a pas de légitimité à assurer la présidence du conseil d'administration de l'hôpital. La composition des conseils d'administration doit donc être modifiée. Ces conseils doivent avoir tous pouvoirs de nomination des cadres, le ministre perdant en conséquence les pouvoirs qu'il exerce directement.

5. Faire des Français les acteurs de la maîtrise des dépenses de médicaments
Les Français sont les champions du monde de la consommation de médicaments. La profitabilité en France des laboratoires pharmaceutiques repose sur la maximisation de la dépense publique. La collaboration des médecins libéraux à la maîtrise des dépenses de médicaments ne peut être surestimée. Seuls les payeurs peuvent contribuer à la maîtrise de la dépense pharmaceutique.

6. Réduire la multiconsommation médicale
La surconsommation de médecins à la discrétion des patients ne doit pas être remboursée par la Sécurité sociale. Il faut soit passer au système permanent du médecin référent, soit plafonner les dépenses remboursées qui ne sont pas ordonnées par le médecin qui a servi de point d'entrée.

7. Maîtriser les dépenses d'indemnisation des victimes
Tout malade qui doit se faire soigner doit supporter le risque d'un aléa thérapeutique. Le marché de l'indemnisation des victimes de ces accidents, qui a été développé par les professions judiciaires et par le législateur, doit être encadré par un plafonnement des indemnités par le législateur.

8. Dépénaliser les accidents thérapeutiques
La pénalisation progressive de la vie médicale et le risque pénal pesant sur toutes les professions médicales ont un effet probablement très lourd sur le niveau des dépenses. Le médecin ne doit pas avoir pour objectif premier de pouvoir démontrer qu'il a fait toute diligence pour être à l'abri d'une mise en examen. Le législateur devrait ramener strictement le champ des délits pénaux à celui de la volonté de tuer ou de blesser, sans délit d'homicide involontaire.

9. Lutter contre la fraude à la Sécurité sociale
L'assurance-maladie française est devenue le champ ouvert d'une contrebande généralisée, contre laquelle aucun réflexe de générosité ne devrait interdire de lutter. Il convient soit de supprimer la carte Vitale, soit de mettre en place un système à définir de contrôle d'identité lié à son utilisation.
Notre tradition de générosité et d'ouverture est noble, mais il n'est plus possible de laisser fleurir des filières plus ou moins organisées d'origines multiples donnant accès à notre système de soins et également à la prise en charge par la collectivité nationale, s'agissant aussi bien d'adultes dépourvus de tout titre de séjour que de personnes venant sous couvert de titres de séjour touristiques.

10. Ne plus rembourser les dépenses d'accidents liés à la pratique d'un sport
La pratique volontaire d'une activité physique sportive ne doit pas être prise en charge par la collectivité nationale. Il convient par conséquent de supprimer sa prise en charge par la Sécurité sociale.

11. Faire prendre les décisions les plus lourdes par des médecins salariés
Des décisions aussi lourdes pour les finances publiques que le classement en maladie longue durée ou les arrêts de travail longs ne devraient pas continuer à être déléguées aux médecins libéraux ou hospitaliers, qui n'ont pas pour objectif premier une bonne maîtrise des dépenses de santé. Ces dépenses devraient être décidées par des agents payés par le payeur, la Sécurité sociale, c'est-à-dire des médecins salariés de la Sécurité sociale, dont il faudra augmenter les effectifs.

12. Augmenter, à moyen terme, la part des actes de soin confiés à des personnels non médecins
L'histoire de notre système universitaire médical fait que l'on a confié à des médecins hautement qualifiés le monopole des actes médicaux, y compris ceux de la vie courante. En même temps que s'améliorera la démographie médicale, il conviendra de faire descendre vers des personnels de haute qualité mais aux coûts de formation moins élevés (bac + 3, bac + 5) la responsabilité des actes médicaux de la vie courante. De la même manière devrait être étudiée la modification du système de distribution des médicaments, en réservant le monopole des pharmaciens diplômés à la distribution des médicaments les plus chers ou les plus dangereux.

13. Introduire des éléments de concurrence
Au-delà encore, il faut bien admettre que le monopole de la gestion confié à la Sécurité sociale française est intrinsèquement porteur de surcoût. Introduire des éléments de concurrence dans les systèmes de gestion et entre les offreurs de soins est indispensable pour éviter que la banqueroute actuelle de la Sécurité sociale ne se transforme en une faillite définitive.
 

 

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