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Intervention
à l'occasion de la remise du Prix Renaissance de l'économie 2004
à Le Courrier de la liberté
(dont le créateur et responsable est le Docteur Patrice Planté)
Georges Lane
Université Paris Dauphine
Je voudrais tout d'abord vous dire
que je suis très honoré que vous m'ayez choisi pour remettre le
Prix Renaissance de l'économie 2004 au Docteur Planté pour le
journal bi-mensuel dénommé Le Courrier de la Liberté
qu'il a créé en 1999. J'admire son courage et ses efforts pour
remettre les idées en place.
Permettez-moi en quelques mots de
mettre en perspective Le Courrier de la Liberté : c'est
pour moi le Courrier de la colère d'un certain nombre de
libéraux, à commencer par Patrice Planté lui-même, face à ce
que disent ou font les "non libéraux".
Nous ne sommes plus en 1957 quand
Michel Debré créait le Courrier de la Colère en
réaction à ce qui se passait en Algérie et où avaient conduit
déjà les "non libéraux" :
"Que les algériens
sachent surtout que l'abandon de la souveraineté française
en Algérie est un acte illégitime, c'est à dire
qu'il met ceux qui le commettent, et qui s'en rendent
complices, hors la loi, et ceux qui s'y opposent, quel que
soit le moyen employé, en état de légitime défense".
(décembre 1957)
Nous sommes en 2004 et les
"non libéraux" ont végété en France depuis au moins
la décennie 1930. Mais me direz-vous, qu'est-ce qu'"être
libéral" ? J'ai pu lire, par exemple, dans le périodique du
Cercle Renaissance qu'Alain Griotteray qui remettait l'année
dernière (2003) le prix de l'économie à Jean-Jacques Rosa avait
souligné :
"qu'il y a des libéraux
acquis malgré eux à l'Europe de Bruxelles […] mais qu'on
peut être libéral et souverainiste…"
A-t-il tort ? A-t-il raison ? Je
vais le dire dans un instant.
Être libéral aujourd'hui, 26 mai
2004, ce n'est plus
seulement comme c'était le cas aux XVIIIè et XIXè siècles
avoir compris que :
- le "libre échange",
le "laissez faire, laissez passer", est source
d'avantages … qui seront le cas échéant discutés (Maurice
Allais et "le libre échangisme") ou
- que l'intervention de l'Etat
dans l'économie, fausse la réalité et est source de coûts
… qui seront là encore discutés.
Être libéral aujourd'hui, c'est
avoir compris pourquoi il en est ainsi ; c'est expliquer
logiquement l'intuition de René de Chateaubriand dans les Mémoires
d'Outre Tombe selon laquelle, écrit-il,
"… regardez à la fin d'un
fait accompli, vous verrez qu'il a toujours produit le contraire
de ce que qu'on en attendait quand il n'a point été fondé sur
la morale et la justice".
En d'autres termes, je renverse la
phrase : si on part de la morale et de la justice, on peut
s'attendre à ce que les résultats qu'on vise soient atteints.
Quel est le point commun
fondamental de la morale et de la justice à quoi fait référence
Chateaubriand ?
Je répondrai, c'est le droit, ce
sont les lois du droit, i.e. la propriété, la responsabilité et
l'échange contrat.
Et ce n'est qu'au XXè siècle que
des grands économistes comme Rueff, Mises ou Hayek, pour citer
des disparus, ont fourni l'explication, très exactement à partir
de la décennie 1930.
Cette explication, je voudrais vous
la donner en schématisant, elle tient en cinq points.
- Il faut d'abord se rendre à
l'évidence que l'être humain ignore en partie la réalité
où il vit et dont il est un élément ; personne n'est
omniscient, fût-il "homme de l'Etat" en exercice.
- Il faut ensuite reconnaître que
vivre dans l'ignorance partielle est coûteux, il faut
admettre que, de tous temps, l'être humain a agi,
consciemment ou non, de façon à réduire ce coût. Sans
coût, il n'agirait pas (idée de la décennie 1940 apparue
avec Hayek ou Mises).
- Il faut encore reconnaître que
l'être humain est parvenu à réduire son ignorance par
révélation ou par découverte que la réalité, la nature, a
des lois : il y a en particulier des lois du droit comme il y
a, par exemple, des lois de la physique ; je ne saurais trop
insister sur ce point : les unes et les autres ont été
découvertes par révélation ou directement;
- Il faut encore reconnaître
qu'en appliquant ou respectant les lois révélées ou
découvertes, l'être humain réduit son ignorance limitée :
il faut reconnaître que l'application, le respect des lois de
la réalité lui procure des gains de toute nature (à
commencer par la réduction du coût de l'ignorance qui en est
un, mais il y en a d'autres),
* Respecter les lois découvertes de la physique est source de
gains si on apprend ou parvient à en tirer parti (bateau et
Archimède, train et automobile liée à Newton et Carnot,
aviation il y a un siècle, Mars aujourd'hui, Hertz à la fin
du XIXè siècle, information dans la décennie 1930,
télécommunication depuis lors et la pléthore d'inventions
actuelles).
* De même, respecter les lois révélées ou découvertes du
droit (propriété, responsabilité et échange-contrat) est
source de gains : cela a conduit en particulier à la
réduction de la pauvreté et à l'augmentation des niveaux de
vie des gens dans le monde dit occidental. L'application, le
respect des lois du droit, c'est la norme libérale.
Et cela constitue le socle du libre échange, du
"laissez faire", "laissez passer" : on
n'échange pas des choses, on ne produit pas des choses, on
échange ou produit des choses enveloppées d'un droit de
propriété qui engagent la responsabilité du propriétaire,
et le droit de propriété qui enveloppe la chose récompense
celui qui a fait des efforts pour la découvrir ou pour la
conserver, une fois découverte, et qui en devient
propriétaire.
- Il faut enfin reconnaître que
ne pas respecter les lois de la réalité est très coûteux
et que, pour cette raison, on ne peut que les respecter sauf
irrationalité ou myopie ("short termism" en
anglais) de l'être humain.
- Ne pas respecter, ne pas appliquer les lois de la physique
est sanctionné presque immédiatement par le dommage de la
propriété, responsabilité de celui qui l'a tenté (si vous
êtes à un étage élevé et si vous sautez par la fenêtre
pour monter au ciel, vous ne monterez pas au ciel, vous ne
respecteriez pas la loi de la chute des corps, vous vous
écraserez au sol ; si vous "jouez" avec des rayons
X comme ce fut le cas de certains au début du XXè siècle…).
- Mais contrairement aux lois de la physique, ne pas
respecter, ne pas appliquer les lois du droit n'est pas
toujours sanctionné par un dommage immédiatement, mais avec
délai, ce qui laisse à penser à certains qui vivent au jour
le jour qu'on peut ne pas les respecter. Et je dirai que, par
son intuition, Chateaubriand a essayé de remettre les choses
en ordre dès la première moitié du XIXè siècle.
* A cet égard, il y a soixante dix ans… 8 mai 1934, plus
d'un siècle après Chateaubriand, dans une conférence
intitulé "Pourquoi malgré tout je reste libéral",
Jacques Rueff s'opposait à l'émergence de l'idée toute
nouvelle de "plan" devant ces amis de l'Ecole
Polytechnique dont certains venaient de créer le groupe
"X Crise" dans le but de justement favoriser la
planification en France
* Et à la même époque, Mises et Hayek s'opposaient à la
planification et au totalitarisme en émergence dans leur
pays, l'Autriche, qui résultaient du socialisme, à partir
d'une nouvelle considération qui venait au centre des
préoccupations de certains physiciens, à savoir
l'information. Ils prévoyaient dès cette époque que l'URSS
ne pourrait que disparaître.
Et cela constitue le socle du refus des libéraux
concernant l'intervention des hommes de l'Etat dans
l'économie : l'intervention des hommes de l'Etat dans
l'économie, c'est la contrainte économique des êtres
humains par telle ou telle réglementation étatique
imaginée, c'est la non application, c'est le non respect
flagrant des lois du droit, de la norme libérale, c'est en
définitive le non respect de l'être humain. Toute
réglementation imaginée par les hommes de l'Etat, non voulue
à l'unanimité, est un non respect de l'être humain qui
n'est pas d'accord avec cette réglementation (et bien
évidemment l'unanimité n'est pas une référence car elle
peut être aveuglément en opposition des lois du droit...).
La réglementation imaginée qui fait abstraction des lois du
droit ne peut que conduire au malheur (cf. Chateaubriand).
A partir de quel principe les hommes de l'Etat édictent-ils
la réglementation imaginée ? Celui du bien, de l'intérêt
général, etc. diront-ils. Soit, admettons, je ne discute
pas, j'ai autre chose à faire.
Je leur dirai que ce n'est pas le problème que nous avons à
résoudre : notre problème fondamental est celui de
l'ignorance limitée, de l'incertitude limitée de vous et
moi.
- Le principe de l'action des hommes de l'Etat doit être
celui de la réduction de l'ignorance, de l'incertitude.
- Et par la réglementation qu'ils imaginent et qui est
toujours une limitation des lois du droit, ils ne réduisent
pas l'incertitude, ils l'augmentent.
* Non seulement, ils détruisent des certitudes existantes,
celles de ceux qui leur faisaient confiance (augmentation
d'impôt par exemple), cela est une première augmentation de
l'ignorance.
* Mais encore, ils accroissent l'ignorance, l'incertitude des
uns et des autres d'une seconde façon : personne ne pouvant
dire précisément ce que seront les effets véritables de la
dernière réglementation, du dernier non respect de la
justice et de la morale (Chateaubriand).
Et j'aurais tendance à dire que plus le non respect est fort,
plus le malheur sera grand à terme : URSS d'un côté,
organisation de la sécurité sociale en France de l'autre.
Bien évidemment, entre temps, ils auront donné des avantages
à leurs copains.
Telle est schématiquement la
justification de l'intuition de Chateaubriand, telle est
schématiquement l'explication du
- pourquoi le libre échange,
laissez faire laissez passer procure des avantages à chacun
et
- pourquoi l'intervention des
hommes de l'Etat dans l'économie fait supporter des coûts et
conduit, le cas échéant, à une situation de désordre
inimaginable.
Un dernier mot à propos de Le
Courrier de la Liberté.
Être libéral, c'est en
définitive tout simplement respecter son semblable, ne pas
l'agresser. C'est reconnaître la liberté d'action de l'autre,
cette réalité à trois dimensions que sont la capacité d'agir,
avec ce qu'on possède (propriété) et la sécurité qu'on donne
(responsabilité ex ante). D'accord avec Alain
Griotteray : on peut être libéral et souverainiste…"
Et Le Courrier de la Liberté
fait connaître tous les quinze jours des questions d'actualité
qui ont pour fondements la non application et le non respect des
lois du droit imposés par les "non libéraux" et qui
provoquent ainsi la colère des libéraux.
Pour conclure, une colère
édifiante récente du Courrier de la Liberté, un
"exemple de choix" tiré du numéro du 15 avril dernier
- 2004 : la réforme de l'assurance-santé/maladie.
Le numéro explique comment, en
pratique, les effets de la prétendue réforme de
l'"assurance-santé" par le gouvernement d'Alain Juppé
de 1995-97 prévisibles – d'après les lois de l'économie
libérales – et prévus dans un article d'un numéro antérieur,
se sont réalisés : la réforme n'a rien changé malgré ce qu'en
disaient alors Juppé ou Barrot, malgré la création de la CRDS,
de la CADES et l'augmentation de la CSG. Au contraire, elle a
approfondi le trou noir de l'organisation de la sécurité sociale
qui éclate en pleine lumière en 2004 après avoir tenté de le
dissimuler plusieurs années. Nouvelle preuve de l'intuition de
Chateaubriand, de la véracité des explications de Rueff, Mises
ou Hayek.
Aucune réforme, sauf la liberté
retrouvée, ne changera les difficultés de cette organisation
créée à partir de 1945 sur la base de principes
socialo-communistes, i.e. sur la base de l'immoralité et
l'injustice à quoi fait référence François-René de
Chateaubriand, sur la base de principes opposés aux lois du
droit. Aucune réforme, sauf la liberté retrouvée, ne changera
les destructions qu'elle occasionne de façon croissante. Seule
certitude dans l'ignorance partielle ou chacun se trouve, il en
sera de l'organisation de la sécurité sociale dans un délai non
prévisible, mais plus ou moins proche, ce qu'il en a été de
l'URSS.
Georges Lane
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