|
Responsabilisation
des familles

"L’esprit de
l’Ordonnance de 1945, on ne doit pas le changer" (Badinter
au Sénat le 25 juillet).
Mme Guigou, qui fut
successivement, mais sans guère plus succès dans la seconde
fonction que dans la première, ministre socialiste de la Justice
puis ministre socialiste du Travail, a déclaré souhaiter, ce 31
juillet, que le gouvernement "réussisse" sur la
sécurité, et en matière de délinquance des mineurs.
"Si ce gouvernement ne
réussit pas dans le domaine de la sécurité, après les
engagements qu’il a pris, nous aurons au bout du compte encore
plus d’abstentionnistes, encore plus d’extrémistes aux
prochaines élections, et, ose-t-elle dire, je ne le souhaite
pas" (1).
Mme Guigou ne manque évidemment ni
d’audace ni de cet humour glacial qui lui ont valu son immense
popularité.
Mme Guigou, fait semblant d’admettre
que la gauche "n’avait pas été suffisamment efficace pour
endiguer la montée de l’insécurité liée à la délinquance
des jeunes".
Mais voilà cette citoyenne fait
aussi semblant de s’interroger sur "l’efficacité des
dispositifs" proposés par le gouvernement. "Il ne
suffit pas de dire que les jeunes, on va les enfermer, il faut
pouvoir les réinsérer dans la société". Et elle trouve
"assez grave qu’il n’y ait pas une seule fois le mot
réinsertion dans le projet de loi Perben".
Au Sénat, le 25 juillet, M. Badinter
était monté au créneau sur le registre :"l’esprit de l’ordonnance
de 1945, on ne doit pas le changer" (2).
Mais au fait quel est donc
"l’esprit" de cette ordonnance ? Quelle est même
sa valeur juridique quand on sait qu’un nombre considérable de
lois, votées et échelonnées entre 1951 et 1995, a, maintes fois
et impunément, transformé des dispositions substantielles du
texte rédigé et signé de manière autoritaire et expéditive
dans le contexte si particulier de la fin de la Guerre ?
Un autre esprit a été, lui,
maintes fois, et clairement modifié. On peut même dire qu’il s’est
vu carrément foulé au pied durant la même période, qui nous
sépare de la Libération et de ses fameuses ordonnances
réputées fondatrices : nous voulons parler de l’esprit de la
politique familiale. Pratiquement aujourd’hui les
allocations dites familiales, qui sont devenues le parent pauvre
de la protection sociale, se sont tellement diversifiées et ont
tellement perdu de leur substance qu’elles ne sont plus
réellement familiales que pour le 1/3 de leur montant (soit à
peine le 1/10e des dépenses de la branche vieillesse).
Or, symboliquement l’article
20 de l’actuel projet Perben, tel qu’amendé par les
députés élus le 16 juin par le peuple français, prévoit de
suspendre le versement des allocations des familles dont l’enfant
mineur se trouvera dans un centre éducatif fermé, donc aux
frais de la société .
Cela paraît d’autant plus
logique que diverses dispositions juridiques antérieures
allaient, de longue date, dans ce sens (3). On rappellera, au
besoin, que matériellement les parents qui supportent au-delà de
l’âge de 20 ans les études supérieures de leurs enfants (4)
cessent de percevoir des allocations familiales.
Il est assez triste d’apprendre
dans de telles conditions que le mouvement bien pensant des
Familles rurales (5) a cru bon de publier le 1er
août un communiqué, déplorant "la suspension des
allocations familiales" aux parents d’un enfant mineur
délinquant. Selon cet excellent mouvement cet amendement au
projet de loi pour la justice "ne résoudra rien" parce
que cela déresponsabilisera les familles.
Sans méconnaître le caractère
délicat de TOUTE politique de lutte contre la délinquance
de mineurs de plus en plus jeunes, nous sommes fondés à
penser légitimement, au contraire, que symboliquement cette
menace même contribuera bel et bien à les responsabiliser. Et c’est
cette responsabilisation qui peut contribuer à résoudre cette
situation dramatique.
Le mouvement bien pensant des
Familles rurales affirme qu’il est "peu probable que cette
mesure contribue au réinvestissement des parents dans leur rôle
éducatif", dès lors que la famille "se trouve dans une
situation difficile".
Pour Familles rurales, "la
solidarité de tous envers toutes les générations est une valeur
essentielle de la politique familiale. Les parents sont les
premiers éducateurs de leurs enfants et il est du rôle des
pouvoirs publics de les accompagner, en particulier lorsqu’ils
sont en difficulté".
Nous nous permettons de demander ce
que peut impliquer dans l’esprit des dirigeants de Familles
rurales la phrase selon laquelle "les parents sont les
premiers éducateurs de leurs enfants" sauf à suggérer qu’alors
ils portent une responsabilité, au moins partielle, dans le cas
amenant la société à réparer les lacunes, socialement
dommageables, de leur éducation…
Qu’il s’agisse des anciens
ministres socialistes de la Justice ou des organisations du type
de Familles rurales il y a là un double langage et un manque
de sincérité trop évidents pour ne pas être relevés et
dénoncés.
Défendre la liberté c’est d’abord
réhabiliter le sens des responsabilités.
Yves
Saint Lot
(1) Sur France Inter le 31 juillet.
(2) JO des débats.
(3) Nous recommandons la lecture de
l’ensemble des rubriques du Code pénal dépendant de l’article
227. Et nous posons simplement la question : ces dispositions
sont-elles réellement appliquées, par exemple, parmi d’autres,
celles qui ont trait à l’incitation de mineurs de 15 ans à la
mendicité (article 227-19) ?
(4) Or les études supérieures se
révèlent moins coûteuses pour la collectivité et elles le sont
infiniment plus pour les familles que le traitement de la jeunesse
délinquante dans des centres fermés…
(5) Familles rurales est
officiellement le plus gros mouvement familial français.
|