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Nos
énarques et leurs communicateurs n’ont rien compris

MM. Juppé et Raffarin à Marmande le 22 avril
"On croyait que c’était le moment de se battre contre Le
Pen,
et on s’aperçoit que leur seule préoccupation est de se
battre contre Bayrou."
La journée du mardi 23 avril a
permis de mieux situer, non seulement la réalité exacte des
résultats du scrutin du 21 avril mais surtout les réactions et
les stratégies qui se décident dans les états-majors
politiques "estomaqués" (1), à l’idée
de ce second tour Chirac-Le Pen.
Je voudrais d’abord commencer
par une remarque, peut-être un peu iconoclaste, mais qui me
paraît essentielle depuis le début de cette campagne
présidentielle : il n’y a pas beaucoup de différence, quoi
qu’ils en disent respectivement, quand on examine honnêtement
et froidement les orientations des programmes des candidats
Chirac et Le Pen.
Tout en étant favorables à
certains allégements par rapport à l’extrême fiscalisme
hérité de 20 ans de socialisme, ni l’un ni l’autre ne se
prononce clairement en faveur des choix radicaux de libertés
économiques, scolaires et sociales dont nous pensons que la
France a besoin. Ni l’un ni l’autre n’ont encore jugé
nécessaire de prononcer, par exemple, une seule phrase de
nature à se rallier les suffrages (1 114 000 voix, 3,9 %) qui
se sont crânement portés, pour la première fois, sur Alain
Madelin, alors que celui-ci n’avait visiblement aucune chance
de l’emporter.
Plus généralement que ce soit
sur l’Europe, sur la décentralisation, sur les retraites, sur
la fiscalité, sur l’insécurité (2), sur
la mondialisation, il n’y a guère que des nuances (3).
La seule position dont la formulation soit vraiment
inconciliable porte sur l’avortement et sur le Pacs (4).
On nous promettait un duel d’énarques.
Nous aurons donc un duel de jacobins. L’un comme l’autre
sont attachés à des institutions périmées, façonnées en
1958 par une pensée plébiscitaire et bonapartiste.
Le drame du bonapartisme est que deux pieds trouvent
difficilement leur place dans une seule botte.
Et ces deux-là semblent se
détester personnellement depuis un demi-siècle. Le chef de l’État
est un homme très affectif : en 1995 il avait contre lui un ami
de 30 ans. Le voici confronté à un ennemi de 50 ans. C’est
quelque chose comme Tintin rencontrant pour la nième
fois l’infâme Rastapopoulos.
D’autre part, puisqu’il est désormais assuré d’être
encore président le 5 mai au soir, M. Chirac peut bien faire
semblant d’oublier qu’il représente moins de 20 % des
Français qui ont bien voulu ne pas s’abstenir et ne pas
glisser dans l’urne un bulletin blanc. Les électeurs l’oublieront-ils
?
Nous avons entendu son discours
de Rennes. Il parle "au nom de tous". Avec beaucoup d’autorité,
il écarte ce qu’il appelle "l’intolérance". Il
impose le "respect de l’Autre", le "débat
démocratique". Ce qui est dommage c’est qu’après s’être
si vertueusement exprimé, il se comporte comme il le fait. Le
président le moins populaire que la France ait connu depuis 40
ans (5) refuse de débattre avec son
adversaire, et manifeste envers lui une haine et, disons-le, une
intolérance, qu’il n’a jamais laissé paraître vis-à-vis
de staliniens ou des trotskistes.
On a vu aussi à la télévision,
et c’était un spectacle ravageur, la noria des dirigeants de
la droite chiraquienne, venus, les uns consulter l’oracle, les
autres tenter de négocier ce que sera demain la fameuse Union
pour la Majorité Présidentielle.
Cette appellation ridicule semble
avoir été inventée dans l’entourage de M. Juppé. Ont-ils
présent à l’esprit qu’au soir du 21 avril, cette
"majorité présidentielle" pèse 19,6 % de votes en
faveur du président sortant, et qu’au 5 mai elle comprendra
le parti communiste et la CGT ? Curieux concept que cette
"majorité".
En réalité, la classe politique
aurait pu mesurer, au vu des résultats circonscription par
circonscription, qu’en Métropole, plus de 300, - 319 estime
le Monde contre 76 en 1997 - seront arbitrées par les suffrages
de ces 5,5 millions de Français (6) que l’on
veut considérer comme des citoyens de seconde classe, beaucoup
moins intéressants que les 70 000 ou 90 000 gamins manipulés
par les syndicats d’enseignants et qu’on a fait défiler
dans les rues pour protester contre le résultat d’une
élection.
Vraiment, le prétendu
"sursaut de la démocratie" qui prétend supprimer les
petits partis (7) n’est pas à la hauteur
des enjeux.
On éprouve le sentiment de
relire les pages terribles que Beau de Loménie consacre (8)
aux journées de juin et juillet 1940, le drame national en
moins, le ridicule en plus. On n’ose même pas comparer un
Raffarin, politicien de série B inventé par Juppé, à un
Pierre Laval.
Un des participants des
discussions d’hier (9) me fournit la
conclusion :
"On croyait que c’était
le moment de se battre contre Le Pen, et on s’aperçoit que
leur seule préoccupation est de se battre contre Bayrou".
(1)
Dont l’un comme l’autre ont fait un thème central.
(2)
Ce sont sans doute les nuances qui séparent un parti
protestataire d’un parti gouvernemental. En 1998 Chirac et Le
Pen étaient d’accord sur la candidature de Trichet la
présidence de la Banque Centrale Européenne. Jean-Marie Le Pen
en fait une affaire nationale. Son discours actuel est dans la
droite ligne du fameux "appel de Cochin". Quant au
chauvinisme et à la xénophobie, rappelons que jamais Le Pen n’a
été aussi loin dans son expression qu’un certain discours
"des odeurs" prononcé à Orléans par notre moraliste
suprême.
(3)
L’expression semble être du chef de l’État lui-même,
(4)
C’est d’ailleurs le premier point du programme lepéniste
que le New York Times (23 avril) monte en épingle. On voit
beaucoup mieux du point de vue de Sirius. Vu de près ce n’était
pas si frappant. Il est d’ailleurs piquant de constater que
cette prise de position a entraîné une condamnation (vague)
venant des autorités religieuses.
(5)
La chose a été dite par le président à ses interlocuteurs du
23 avril (Le Monde du 24 avril imprime : Et comme le président
du groupe RPR au Sénat, Josselin de Rohan, exprimait encore son
désaccord, le chef de l’État a clos le débat : "L’époque
des petits partis est terminée.")
(6)
Plus impopulaire que Giscard d’Estaing en 1981, ça aussi c’était
imprévu.
(7)
Soit 4 805 000 voix pour Le Pen + 667 000 pour Mégret.
(8)
Dans le tome V des "Responsabilités des Dynasties
Bourgeoises".
(9)
Maurice Leroy, un proche de François Bayrou cité par Le Monde
daté du 24 avril.
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