|
LA
RITOURNELLE DE LA FACTURE DU MÉDICAMENT
La vraie question qu'il faut se
poser, au lendemain de la réunion annuelle de la Commission des
comptes de la Sécurité sociale, ce n'est précisément pas
celle dont Mme Guigou a fait son cheval de bataille : la
politique du médicament. La vraie question c'est d'abord :
pourquoi relance-t-on dans le public ce dossier du médicament,
qui devrait demeurer essentiellement technique ?
Et pourquoi le relance-t-on sur
une base aussi démagogique que celle des " 835
médicaments inutiles " à la première page de Libération
(7 mai) ?
La réponse à cette question est
précisément dans les comptes de la sécurité sociale.
1° Tendanciellement, le retour
à l'équilibre est faux. Il provient d'un excès inattendu des
recettes du fait de la bonne conjoncture exceptionnelle de l'an
2000. Les dépenses vieillesse et maladie continuent de croître
de manière dangereuse, encouragées par l'apparence des "
bons résultats ".
2° Structurellement,
l'intervention étatique, au lieu de diminuer, s'accroît. En
1994, la Loi Veil avait timidement mis en avant les principes
a) D'autonomie financière, et de
responsabilisation, des branches (maladie, vieillesse, famille)
b) De clarification des comptes
qui seraient désormais présentés au parlement
c) Et de compensation par l'État
de toutes ses décisions arbitraires.
Hélas, dès 1996, la réforme
constitutionnelle suivie des ordonnances de MM. Juppé et Barrot
rétablissaient et même renforçaient la main mise de l'État
sur les caisses de sécurité sociale. Le résultat se mesure
clairement aujourd'hui. Ce n'est pas une plus grande
rationalité, c'est un plus grand désordre, fruit de la
démagogie politicienne. On a " fait les 35 heures "
(discours politique). L'intendance est supposée suivre. Et ce
sont les comptes - opaques - de la sécurité sociale qui
trinquent...
Il faut désigner un bouc
émissaire pour ce budget à la dérive qui atteint les 2000
milliards de francs français. On focalise donc sur 1 milliard
de francs français gaspillés en médicaments probablement
inutiles. Le Monde (8 mai), favorable au gouvernement et à sa
manœuvre affirme que " Les mesures présentées devraient
permettre d'obtenir, d'emblée, des économies annuelles
comprises entre 2,2 et 2,5 milliards de francs pour un secteur
correspondant à des remboursements de 95 milliards par les
régimes d'assurance-maladie. " 2,2 milliards sur 2000
c'est un gain de 0,11 %. La ficelle est un peu grosse. Elle ne
répugne pas à Mme Guigou.
S'agissant, d'ailleurs, de
l'excès de la consommation médicamenteuse en France, il
faudrait bien sûr s'interroger sur les responsabilités du
système.
Ce n'est pas seulement parce
qu'ils ont des bleus à l'âme que se bourrent d'anxiolytiques.
C'est parce qu'on leur a fait croire que c'était gratuit,
rationnel, sans danger et pas cher. S'ils avaient un minimum de
culture économique et philosophique, ils sauraient que "
gratuit " est totalement contradictoire avec " pas
cher ".
Après les avoir éduqués dans
cette illusion du " gratuit " et du " pas cher
", on a rendu les Français progressivement dépendants,
accrocs, à la drogue médicamenteuse. En volume, la France est
aujourd'hui, le plus gros consommateur au monde de pilules,
dragées, gélules, poudres et suppositoires en tout genre. Le
prix nominal en est maintenu par l'administration,
artificiellement assez bas au-dessous des niveaux allemands,
anglais, américains, suisses ou japonais. La population
française sert ainsi accessoirement de cobaye. Elle en est
très fière. Les autres pays se contentent de racheter nos
laboratoires et d'encaisser les royalties de leurs brevets.
Les études les plus sérieuses
font dresser les cheveux sur la tête, par exemple :
- La revue britannique The Lancet
a révélé aux Français une étude réalisée par la faculté
de médecine de Toulouse auprès de 1 000 femmes enceintes et
portant sur 8 000 ordonnances a montré que, pour 59 % d'entre
elles, les prescriptions comportaient au moins une fois un
médicament à risque fœtal connu.
- Une étude menée en 1998 par
la Caisse nationale d'assurance maladie (CNAM) a estimé à 9
millions le nombre de prescriptions d'antibiotiques pour les
seules pharyngites aiguës. Près de 8 millions d'entre elles
seraient " inutiles "
- Des dizaines de milliers de
journées d'hospitalisation sont la conséquence d'accidents
médicamenteux. Ils frappent principalement les personnes
âgées de plus de 65 ans, celles dont les ordonnances
comportent en moyenne au moins 5 principes actifs...
Pour une fois, on serait presque
d'accord avec les propos de la conférence de presse de M.
Jean-Pierre Davant (5 juin) " Quand on examine la politique
des pouvoirs publics durant ces dernières années, on balance
entre échec et coupable allégeance. [...] Il est seulement
indécent de laisser gaspiller les ressources collectives en
finançant des produits sans intérêt thérapeutique, mais il
est grave de constater que dans le même temps des patients,
faute de ressources suffisantes, renoncent à des médicaments
utiles, et il est encore plus grave que par un mauvais usage, le
médicament qui est destiné à soigner devienne un facteur
d'altération de la santé et participe à remplir, au mieux,
nos lits d'hôpitaux. [...] Il nous paraîtrait inimaginable que
face à cette nouvelle donne les pouvoirs publics nous annoncent
dans quelques jours un assortiment de vieilles recettes
éculées, avec pour accommodement principal, une baisse des
remboursements. Si tel était le cas, ce serait la seconde en
peu de temps. "
Pour ne pas sortir de cette
paradoxale autodestruction, le remède prescrit par l'État,
suivant l'ordonnance du Dr Guigou, sera pire que le mal. On se
propose en effet de ramener à 35 % le niveau de remboursement
des 835 médicaments jugés inutiles. Ce ne serait pas
admissible pour les mutuelles qui seront amenées à compléter
le remboursement : sur 100 F, l'assurance monopoliste de base
remboursait 65 F, la mutuelle complémentaire 35. Ce serait le
contraire : on comprend l'ire de M. Davant lui-même porte
parole attitré du lobby des mutuelles. Mais pourquoi cette
mesure chêvre-chou : si un médicament est jugé inutile, on
doit le rembourser à 0.
On voit très précisément dans
cette affaire, le rôle pervers que joue actuellement le
monopole et le rôle bienfaisant qui pourrait être celui d'une
vraie concurrence. L'État arbitre ne sait jouer que sur un
registre de faux juste milieu. Dans un arbitrage administratif,
tel médicament n'est pas inutile, il est " à moitié
inutile " comme si une femme pouvait être " un petit
peu enceinte ". Dans un système concurrentiel celui qui
désire à toutes forces le remboursement des placebos payera
plus cher. La vérité s'imposera très vite.
Mais il est tellement plus simple
de désigner " les laboratoires pharmaceutiques ",
dans leur ensemble, comme responsables de tous les maux de la
Terre, y compris du naufrage du Titanic.
Car, Eisberg, n'est-ce pas ce
fameux groupe financier de Saõ Rico, propriétaire des
laboratoires Peary ? C'est promis, Eisberg sera " poursuivi
et puni ". (Cf. L'Étoile Mystérieuse, édition 1948 page
62).
JGM
|