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Non,
M. Fabius, nous n'êtes pas raisonnable sur le SMIC
Dans le jeu de rôle
gouvernemental, Fabius nous est présenté comme Monsieur
Raisonnable. Et le débat sur le taux d'augmentation du SMIC a
été l'occasion d'une intéressante surenchère où le Ministre
des Finances s'est attribué, une fois de plus la tâche de
rassurer les milieux libéraux.
Oublions un instant la
perspective présidentielle : cela nous met évidemment très
mal à l'aise vis-à-vis des démagogies ahurissantes qu'on
croyait oubliées. Nous observons en effet que toutes les
décisions sont prises en fonction d'un jeu stratégique de go
ou de Kriegspiel destiné à occuper certaines cases, à
ratisser les électorats additifs dont on fait les majorités.
Comme ce jeu est aussi un jeu de billard où certaines cartes
semblent tirées contre leur camp, tout le monde s'y perd.
Sur l'augmentation du SMIC, M.
Fabius avait fait mine (24 juin) de considérer le taux de 4 %
comme raisonnable. Pour faire bonne mesure, on remarquera que
les pressions en faveur d'un taux plus élevé ne venant pas
seulement de la CGT mais par exemple aussi des chevènementistes,
qui proposaient 5,6 %.
La synthèse est venue le 25 juin
au soir après une réunion où Mme Guigou a annoncé une
augmentation de 4,05 % au 1er juillet. Cette augmentation est la
plus forte depuis 1992, année caractérisée par la brillante
gestion de M. Bérégovoy, lequel avait augmenté le SMIC de 4,3
%. Observons d'ailleurs la série des augmentations décrétées
depuis 1990 : 6,8 % en 90 (Rocard), 2,3 % en 91 (Cresson), 4,3 %
en 92 (Bérégovoy), 2,3 % en 93 (Balladur), 2,1 % en 94, 4 % en
95 (Juppé), 2,5 % en 96, 4 % en 97 (Jospin), 2 % en 98, 1,24 %
en 99, 3,2 % en l'an 2000 et 4,05 % cette année. De coups de
pouce en coups de pouce, coups de pouce manifestement très
politiques, le SMIC est passé en France, en valeur mensuelle de
5 000 F à 7 000 F en valeur brute sur 10 ans.
Depuis la Loi de 35 heures, le
SMIC a pris une dimension plus conceptuelle que par le passé
qu'on le considère d'un point de vue horaire, il passe alors de
42,02 F à 43,72 F (= 6,67 euros) ou mensuel 7 338 F bruts. Ces
francs bruts sont évidemment à ramener à une valeur nette,
qu'on se garde bien d'évoquer mais aussi à un coût pour
l'entreprise, charges comprises.
L'une des revendications des
bureaucraties syndicales est de supprimer la différence entre
SMIC 35 heures et SMIC 39 heures. Puisqu'il y a minimum, il doit
être le même pour tous... C'est ce qu'exprime M. Jalmain,
dirigeant CFDT, habituellement de bon aloi. Il fixe un
ultimatum, accordant généreusement un délai de 12 mois aux
super technocrates qui nous gouvernent : " une seule
valeur du SMIC pour l'ensemble des salariés au 1er juillet 2002
". Délai de réflexion ? Ou échéance électorale ?
Au niveau désormais atteint, -
car il a atteint et même dépassé le niveau des revendications
jugées les plus démagogiques,, il y a 10 ans entre CGT et
Front national - le SMIC est devenu un total paradoxe.
Il est à la fois trop élevé et
trop bas.
Si l'on prétend envisager le
SMIC comme salaire de subsistance, alors, il est évidemment
trop bas. Il ne permet pas à un chef de ménage de pourvoir aux
besoins standard d'une famille. Il n'est pas non plus incitatif
au travail si on le compare à l'ensemble des minimums sociaux.
Or, depuis la création du "
SMIG " initial Salaire Minimum Garanti, instauré en 1950
par la IVe république, par la suite le SMIC a été inventé 20
ans plus tard par le gouvernement Chaban-Delmas, puis le SMIC a
connu la hausse inconsidérée des 10 dernières années. Cette
évolution a précisément tendu à transformer son niveau en
valeur de référence.
Ce n'est plus du tout une
protection des salaires les plus modestes rongés il y a 50 et
20 ans par l'inflation. C'est devenu un salaire d'embauche. Et
2,5 millions de salariés français touchent le SMIC : ils sont
14 % aujourd'hui contre 8 % en 1994. Le SMIC devient ainsi une
sorte de norme.
Et à l'inverse, le SMIC est
devenu trop élevé si on l'observe en tant que " coût
pour l'entreprise ". Ce point a été développé de
façon fort claire par M. Denis Gautier-Sauvagnac,
administrateur patronal de l'assurance chômage repris par
France Inter (26 juin). À dire froidement les choses, le niveau
élevé du SMIC est à l'évidence un facteur grave du chômage
dans notre pays. Aucun politique n'a le courage de le dire, M.
Fabius moins que les autres puisqu'il demeure membre d'un
gouvernement, Ministre non seulement des Finances (publiques)
mais " de l'Économie et des Finances ". Il fait mine
de considérer comme raisonnable un taux qui, certes, correspond
à la moyenne 1990-1999 mais qui a eu pour effet d'augmenter de
40 % le SMIC sur 10 ans, et de laisser des centaines de milliers
de Français, jeunes et moins jeunes sur le carreau.
Bien entendu, les médiats, par
stupidité, ignorance, lâcheté, démagogie ou idéologie,
aiment à présenter le SMIC comme un salaire de subsistance.
Nous entendrons ainsi France Info (26 juin) décrire la
situation et interviewer d'émouvants spécimens des 32 000
agents d'entretien du département du Nord, rémunérés au SMIC
et dont la vie ne correspond évidemment pas à la description
du paradis soviétique telle qu'on pouvait la lire dans de
nombreux journaux, livres, manuels d'histoire et géographie
d'hier.
Être vraiment raisonnable pour
un homme d'État ce serait de trancher " le nœud gordien
". L'image était chère à Georges Pompidou, qui en a fait
le titre d'un livre et qui cependant ne l'a pas tranché
lui-même. M. Fabius, agrégé de lettres, a sans doute quelque
idée de l'acte symbolique accompli par Alexandre, il y a plus
de 2300 ans. Il se garde bien de l'imiter, par peur du ridicule,
peut-être, par crainte de paraître réactionnaire et
ultra-libéral, plus probablement.
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