La délivrance des médicaments à l'épreuve d'Internet :

L'usage croissant d'Internet dans le secteur de la santé, notamment aux Etats-Unis, conduit à s'interroger sur l'avenir, en France, de la vente de médicaments sur le Web.
Deux événements majeurs sont venus, au cours des derniers mois changer en profondeur le paysage.

Le premier de ces événements concerne la livraison à domicile des médicaments. Il s'agit, bien évidemment, d'un élément essentiel de la chaîne du commerce électronique à destination des particuliers.
Les patients ne s'orienteront vers la commande de médicaments sur internet que s'ils ont la possibilité de recevoir leur commande à domicile dans de bonnes conditions de rapidité et de sécurité.

Or, nombreux sont ceux qui considéraient jusque récemment que seul le pharmacien, en vertu du monopole établi par le code de la santé publique, pouvait fournir des médicaments et les livrer à domicile.

La Cour de Cassation, dans un arrêt du 16 mai 2000 a jugé que tel n'était pas le cas.

Bien plus, elle a décidé que les tentatives de l'Ordre des pharmaciens d'entraver le développement de la livraison à domicile de médicaments, par des sociétés spécialisées, constituaient des infractions au droit de la concurrence.

Ce faisant, la Cour de Cassation a confirmé la thèse déjà développée par le Conseil de la concurrence (dès le 18 mars 1997) et confirmée par la Cour d'Appel de Paris : le code de la santé publique autorise le portage à domicile de spécialités pharmaceutiques, dès lors qu'il est effectué à la demande du patient et sous pli scellé.

L'argumentation de l'Ordre des pharmaciens, selon lequel ce portage ne se justifiait que lorsque le patient était dans l'impossibilité de se déplacer, a été écartée.

En effet, le code de la santé publique prévoit expressément la possibilité de livrer une commande en dehors de l'officine "par toute autre personne" que le pharmacien "en paquet scellé portant le nom et l'adresse du client."

Certes, demeurent interdits à la vente de médicaments par des non-pharmaciens ainsi que la sollicitation de commandes auprès du public et le recours à des courtiers.

Mais si les juridictions françaises adoptent également une interprétation libérale de ces règles, on peut raisonnablement penser qu'elles considèreront que ces interdictions ne prohibent pas l'ouverture de sites web par des pharmaciens.

Celui qui ouvrirait un site vitrine même assorti d'une faculté de prise de commande, ne devrait donc pas enfreindre les articles 589 à 591 du code de la santé publique, à condition que ledit site reste sous son contrôle et que ses fonctionnalités ne permettent pas de l'assimiler à de la sollicitation de commandes.

Sous ces réserves, il ne paraît pas y avoir de différence de nature, pour un pharmacien, entre la création d'un site de ce type et le fait d'étendre sa surface de vente ou d'accepter des commandes par téléphone.

Certes il est probable que les instances ordinales resteront réticentes face à un mouvement qui risque, à terme, de remettre en cause le système actuel de distribution des médicaments et de poser avec une acuité encore plus grande la question de la répartition géographique des officines.

Mais l'ordre des pharmaciens devra y réfléchir à deux fois avant d'utiliser les moyens d'incitation ou de coercition dont il dispose.

Le second événement est l'adoption de la directive européenne du 19 décembre 1999 et de la loi du 13 mars 2000 relatives à la reconnaissance juridique de la signature électronique. La généralisation d'outils fiables et d'usage commode dès que les décrets appropriés auront été publiés, permettra aussi bien l'authentification du contenu d'un message que celle de l'identité de l'émetteur.

En d'autres termes, on pourra transmettre, sur le Net, des ordonnances en ayant la certitude de leur contenu et de l'identification du médecin prescripteur.

Certes, ces outils seront superflus lorsqu'il ne s'agira que de vendre des spécialités disponibles sans ordonnance.

Mais la vente de médicaments sur Internet ne pourra prendre son véritable essor que lorsque ces dispositifs de sécurisation des échanges, assortis de mécanismes destinés à en assurer la confidentialité, permettront de répondre à toutes les obligations liés à la protection de la santé publique et du secret médical.

Utopie ?
Pas vraiment.
Déjà le raccordement prochain de tous les professionnels de santé au réseau Sésame Vitale rendra d'une grande banalité les échanges d'informations sécurisées entre eux.
Ce développement n'ira pas sans risques. Déjà, les organisations professionnelles mettent en évidence la perte, pour le patient, du rôle de conseil que joue le pharmacien d'officine. 

Même si cette fonction semble beaucoup mieux exercée en zone rurale que dans les grandes cités, il y a là matière à réflexion. De même, la prévention des organismes de protection sociale face aux risques de "compérages " (toute connivence entre médecins prescripteurs et pharmaciens prescrits est prohibée) impose de se demander dans quelle mesure, et à quelles conditions pourrait être préservé le libre choix du patient.

Restera également à valider le modèle économique: Le montant moyen d'une ordonnance, en France, semble assez faible (inférieur à 200 francs). La vente de médicaments sur Internet supposera donc probablement, pour être rentable, des gains de productivité au niveau de la chaîne de distribution, voire une contribution aux coûts de la part du patient.

Les autorités politiques se trouvent confrontées à un difficile dilemme. Faut-il anticiper le mouvement et créer une réglementation sécurisante de la vente de produits de santé sur le Net ?
Ou faut-il attendre qu'un pharmacien prenne l'initiative de créer son propre site et conteste, après coup, devant les juridictions compétentes les sanctions que ses instances ordinales pourraient prendre ?

L'inaction reviendrait à ignorer une évolution qui apparaît à beaucoup inéluctable, voire à laisser des initiatives mal maîtrisées proliférer, au niveau français comme chez nos partenaires européens. Déjà, on a vu les Pays-Bas prendre l'option d'une telle libéralisation, alors qu'au niveau européen aucune initiative ne semble prendre forme.

De Jean-Paul Tran Thiet
Avocat du Bureau Francis Lefebvre
Les Echos
 

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