La retraite, la croissance et la finance

Le rapport Teulade, commandé par le précédent gouvernement, avait établi en son temps que, si la France entrait dans une période de croissance longue, alors le système de répartition serait sauvé. Si cela pouvait à la limite constituer un argument en faveur du système actuel de répartition, cela n'est en aucune façon un argument contre la capitalisation.

Pourtant le problème de fond n’est pas là. Le problème vient du fait qu’on ne pose même pas la question de l’origine de la croissance elle-même, comme si elle était un événement météorologique sur lequel nous n’aurions aucune prise. Les perspectives de croissance sont précisément menacées par la manière dont on conçoit le financement de la protection sociale en général, et des retraites en particulier. Car, si la croissance est une condition aussi importante de la pérennité des systèmes de retraite, encore serait-il important de s’interroger sur les conditions même de la croissance durable et d’orienter la politique économique en faveur d’une croissance structurelle. Si l’on veut vraiment sauver les retraites, il faut sauver la croissance en cessant de défendre une politique dite sociale qui contribue chaque jour à détruire les fondements même de l’activité économique.

Aujourd’hui, les perspectives de croissance doivent être sérieusement réajustées à la baisse car le potentiel de croissance du pays est bridé par un environnement fiscal, réglementaire et social qui mine de l’intérieur le dynamisme même de notre économie. Il faut inverser les termes du problème : un financement adéquat de nos systèmes sociaux est une des conditions essentielles d’une croissance durable. Comment peut-on encore croire que la croissance puisse surgir spontanément à l’intérieur d’un pays dans lequel on n’investit plus, où les retards technologiques s’accumulent et qui fait s’expatrier les principales forces vives du territoire ? Et le maintien forcé d’un système de pure répartition implique l’accroissement du coût du travail – via l’augmentation inéluctable des cotisations – et c’est précisément ce qui nuit à la dynamique économique de long-terme. A l’opposé, le système de capitalisation incite les agents à se constituer une épargne, laquelle constitue un élément crucial de la croissance économique car il ne saurait y avoir de l’investissement sans effort préalable d’épargne. Dans le cadre du système de répartition, vivre plus longtemps constitue un handicap puisque les générations plus nombreuses de retraités sont à la charge d’une génération toujours plus clairsemée d’actifs. Dans le cadre du système de capitalisation, plus il y a d’individus qui épargnent et qui, de surcroît, vivent plus longtemps pour épargner, plus le potentiel de croissance en est accru si rien n’oblige les individus à prendre leur retraite à un âge déterminé.

Certes, l’épargne accumulée doit être placée en actions pour contribuer au financement direct des activités économiques. Le spectre du krach boursier et de la spéculation financière est alors brandi. Mais, dans l’éventualité d’un tel krach, le régime de répartition serait lui-même en péril car les actifs du moment se retrouveraient au chômage et ne pourraient plus cotisés pour les retraités du moment. S’il permet donc d’effrayer à bon compte les épargnants, le spectre d’un krach planétaire ne peut pas être un argument en faveur du système de répartition car il serait lui-même ruiné dans une telle conjoncture. Peut-on croire que les français soient à ce point allergiques au risque qu’ils préfèreraient la certitude de rendements négatifs (des cotisations qui augmentent pour des pensions corrigées à la baisse) à l’éventualité plus que probable de rendements positifs d’une épargne-retraite bien gérée. Toutes les données historiques le confirment : à long terme - et c’est bien l’horizon de l’épargne retraite – le risque de perte sur un portefeuille diversifié d’actions disparaît pour donner placer à un rendement annuel moyen qui se rapproche de 6%1. Ceux qui viennent de perdre 30 % en bourse ces derniers temps sont aussi ceux qui avaient doublé leur mise (100 %) dans la dernière décennie (1990-2000). Et la période actuelle de décrue est justement la meilleure période pour passer dans un système de capitalisation car il vaut mieux entrer sur les marchés financiers lorsqu’ils sont au plus bas.

Comment se fait-il donc qu’on ne puisse même pas évoquer la possibilité de coupler au système de répartition, qui resterait la base fondamentale du financement des retraites, un système de capitalisation qui pourrait permettre à chaque ménage de se constituer un complément ?2 Sous prétexte que certains n’en auraient pas les moyens, il faudrait en empêcher le plus grand nombre de le faire ! Les refoulements idéologiques empêchent les responsables politiques d’employer l’expression de « fonds de pension » alors qu’on ne prend même pas la peine d’en expliquer le principe3. D’autant plus que c’est le système actuel, dont on n’est sûr qu’il n’assurera jamais un remplacement à 100 % du salaire des actifs, qui pénalise les plus modestes. Ces derniers ne voient pas que les charges – qui sont retenues à la source – les empêchent de se constituer une épargne de précaution. Ce sont donc les plus fragiles qui comptent sur un système qui ne sera pas en mesure de leur rendre à la retraite tout ce qu’il aura ponctionné lorsqu’ils étaient en activité. Un couplage répartition/capitalisation permettrait de « sauver » un système de répartition qui se retrouverait ainsi allégé – ce qui permettrait de diminuer les charges sociales, et donc le coût du travail – et donc de redonner au régime de base sa vocation originelle : assurer un revenu social aux catégories qui en ont le plus besoin. Ce n’est pas le système de capitalisation qui menace le système de répartition : si rien n’est fait, le système de répartition implosera tout seul et ceux qui en ont les moyens auront anticipé cette faillite annoncée.

Les projections officielles attestent qu’il faudrait augmenter le taux de cotisation assurance vieillesse dans des proportions insoutenables si l’on persistait dans la répartition pure : là où sont prélevés 19,2 % des salaires bruts, il faudrait porter le taux de cotisation à 25 % des salaires en 2020 et 29 % en 2030. De la même manière, le commissariat général au Plan prévoit un déficit annuel de 700 à 800 milliards de francs en 2040. Le couplage d’un système de capitalisation au système actuel de répartition vise donc à sauver le pouvoir d’achat des futurs retraités, inéluctablement condamné par les tendances démographiques sur lesquelles repose le système de répartition. Mais voilà, la bourse est le « temple de la spéculation » et le symbole du capitalisme… Alors, on nous répète inlassablement que les français sont « attachés » à leur protection sociale, menacée évidemment par le capitalisme sauvage (alors que la protection sociale n’existe que dans les pays capitalistes !). S’ils y sont attachés, pourquoi les cotisations sont-elles obligatoires ? Etrange conception de la fidélité et de la générosité que celles décrétées par les gouvernements. C’est bien parce que les français n’ont pas le choix que l’on peut dire que les français sont « attachés » comme le prisonnier est attaché à son boulet… et les forces syndicales veillent à ce que tout le monde marche dans le rang de la solidarité décrétée. Pourtant, le capital a autant besoin du travail que les salariés ont besoin du capital. Et ces interdépendances profondes se renforcent en période de croissance retrouvée. Les entreprises ont besoin de capitaux car un « capitalisme sans capital » - qui ne provient que de l’épargne accumulée - ne peut pas fonctionner.

Jean-Louis Caccomo


[1] « On peut tromper tout le monde quelque temps, tromper quelqu’un tout le temps, on ne peut pas tromper tout le monde tout le temps. On peut se tromper avec un portefeuille diversifié quelque temps, on peut se tromper tout le temps avec peu d’actions, on ne peut pas se tromper sur le long terme avec un portefeuille diversifié ». Michel Fleuriet, Président HSBC France, « Risques, bulles et fondamentaux », le Figaro Economie du 26 mai 2000

[2] Dans la plupart de ces pays, le régime de financement des retraites repose sur trois étages : un niveau de base financé par un système de répartition, un premier complément financé par l’entreprise et un second complément résultant de l’épargne individuelle capitalisée. Voir L’étude de la commission européenne sur la protection sociale dans le monde, in Problèmes Economiques n°2493, novembre 1996, p.22.

[3] Les études de la Banque de France sur le comportement d’épargne des français montre qu’un des premiers motifs d’épargne constitue la préparation de la retraite. Au-delà de leur opinion exprimée lors de sondages grandement manipulés, les français se constituent par eux-mêmes leurs propres fonds de pension. Il est symptomatique que les français parviennent rarement à admettre collectivement ce qu’ils font individuellement.
 

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